Oussekine : Aucun changement en 36 ans

Disney semble définitivement peiner à se faire une réelle place au niveau de ses productions sérielles. Tablant au choix entre les univers scénaristiquement richissimes de ses licences phares, et les évènements les plus invraisemblables que notre Histoire est capable de nous offrir. Après Dopesick, Pam & Tommy et The Drop Out, la plateforme continue de s’inspirer de la vie réelle pour tenter de nous faire rêver, ou démoraliser vu le tragique profond de ces histoires. Aujourd’hui, Disney+ se lance dans une tragédie française datant de 1986. Celle de la mort d’un jeune étudiant, Malik Oussekine, dans l’indifférence la plus totale, au milieu d’une des rues de Paris. Un scandale qui a fait beaucoup de bruit à l’époque et qui pourrait faire écho aujourd’hui à un contexte socio-politique en tension permanente.

Fort d’un casting absolument resplendissant, Oussekine démontre une maîtrise scénaristique et visuelle incisive. Nous pourrions écrire un paragraphe sur chaque acteur tant ils incarnent tous à la perfection une émotion, un sentiment, un caractère unique qui permet de magnifier la fiction de cette réalité. Parlons de Sayyid El Alami pour commencer, pour l’un de ses premiers rôles d’envergure, le jeune acteur dévoile un charme fou. Tous les autres acteurs de la famille Oussekine, qu’il s’agisse de Tewfik Jallab (Mohammed), Malek Lamraoui (Ben Arma), Mouna Soualem (Sarah), Hiam Abbas (Aïcha, la mère) ou Slimane Dazi (Miloud, le père), parviennent à merveille à créer une unité familiale et à s’imposer dans la peau de ces personnes. Il en va de même pour Naidra Ayadi (Fatna Oussekine) qu’on ne présente plus et qui amène une belle émotion malgré son faible temps de présence à l’écran et un rôle moins intéressant par nature. Plusieurs membres de la famille (ainsi que beaucoup d’intervenants directs de cette tragédie à l’époque) ont participé à la production de la série, ce qui à permis d’approfondir les liens entre les acteurs et la crédibilité des propos. Il ressort que chaque acteur s’impose dans ce récit comme une pierre angulaire de la production. La plupart des acteurs les plus expérimentés de la série, Thierry Godard (Jean Schmidt), Olivier Gourmet (Robert Pandraud) ou encore Laurent Stocker (Bernard Dartevelle), confirment une fois de plus leur capacité à incarner des rôles parfois difficiles et à crédibiliser une ambiance. Vient enfin le tour de Kad Merad dont nous vantions déjà le jeu dans le film Un Triomphe. L’intrus improbable et bienvenu de cette production confirme une fois de plus l’étendue de son talent d’acteur lorsqu’il cesse de cabotiner ou faire le pitre. Les rôles sérieux lui vont étonnamment à merveille et c’est un plaisir non dissimulé de le voir s’investir à approfondir des personnages dramatiques aussi complexes que celui de Georges Kiejman.

Ce casting, aussi divers que pertinent, permet de se raccrocher avec beaucoup d’aisance au scénario. Réécrire une fiction à partir d’un fait réel n’est pas un exercice aussi simple qu’il n’y paraît. Il faut savoir quels aspects ou quelles parties de l’événement raconter. Il faut réussir à construire un tout crédible et complet en abordant les points forts et éléments clefs de l’histoire. Il faut aussi savoir romancer et apporter de la fiction sans trahir le propos d’origine ou l’élément centrale du drame. Et enfin il faut parvenir à accrocher le spectateur à une histoire qui peut ne pas forcément parler à tout le monde. Et dans cet exercice, s’entourer d’un casting ultra populaire a souvent cette excuse de dissimuler les faiblesses inhérentes à la production. Que nenni avec Oussekine dont la construction en plusieurs temporalités est parfaitement étudiée. Chaque acte justifie la réponse d’une autre temporalité. Ainsi, même si l’exercice peut être un tantinet ardue pour les novices de suivre les événements, la série jongle entre 3 époques sans jamais abandonner son spectateur sur le bas côté. L’événement central du film, qui démarre comme l’instant présent, se divise rapidement entre un instant T et son futur, plus tard complétés par différentes époques passées permettant souvent d’approfondir les personnages et de mieux cerner les enjeux profonds de cette famille et de ses membres. Cette structure narrative parvient en réalité à développer un scénario complet et abouti.

Vient alors la gestion d’un aussi grand nombre de personnages qui se répondent pourtant avec beaucoup de simplicité sans jamais perdre de vue l’objectif final de la narration : l’incident et son jugement. Dès lors il devient extrêmement difficile de réussir à différencier la fiction de la réalité, sauf pour les personnes qui en auraient une connaissance déjà approfondie. Tout semble si maîtrisé, à l’écriture aussi précise, qu’il est presque frustrant de se dire qu’il faille des drames comme celui-là pour réussir à voir des productions aussi efficaces. En seulement 4 épisodes, Oussekine semble revenir en profondeur sur l’affaire sans omettre le moindre détail. Enquêtes internes, pressions judiciaires, contre-enquête, jugement, mais encore solidarité sociale, deuil, relations fraternelles, tous les pans les plus importants d’un événement de cette ampleur y passent. On en ressort le coeur plein, de tristesse dans un premier temps, de réflexion et d’esprit critique dans un second temps, et enfin d’amertume de constater à quel point les chose bougent peu.

Mais il n’y a pas que le scénario et la narration qui nous prennent aux tripes. La réalisation et la mise en scène forcent le respect. Antoine Chevrollier, réalisateur de la saison 4 du Bureau des Légendes et de plusieurs épisodes de Baron Noir, séries françaises phares de Canal+, confirme une nouvelle fois qu’il n’y est pas pour rien dans la popularité de ces deux séries. Visuellement, et là non plus ce n’est pas surprenant au vue des deux séries susnommées, Oussekine est un plaisir pour les yeux. On retrouve cette ambiance des années 80′, des vieux véhicules, des anciens vêtements que certains de nos parents possèdent peut-être encore, ces fumeurs inconditionnels des lieux publiques et même ce grain d’image légèrement ancien, terne, presque vaporeux. Tout y est pour nous replonger au coeur de cette année 86. Composée de 4 épisodes d’environ 60 minutes chacun, la série se regarde presque comme un très long film de 4h. Monté comme tel avec les avantages de longévité d’une série, les scénaristes peuvent se permettre de charger la narration et de prendre le temps de développer l’intrigue. Les scènes s’enchaînent avec beaucoup de fluidité, mais finissent parfois par être trop gourmandes en détails. Rien n’est vraiment laissé au hasard, il est préférable de rester attentif, quoique le scénario étant tellement captivant, cela ne sera pas compliqué. Pour terminer sur l’ambiance générale de la série, on ne peut passer à côté de la bande originale. Celle-ci est composée par les frères Evgueni et Sacha Galperine. Deux compositeurs d’origine russe et ukrainienne. Connus notamment pour avoir composés les musiques des films Grâce à Dieu, Radioactive, Médecin de nuit, Les Leçons Persanes ou, plus récemment, L’événement. Ils signent ici une bande originale absolument excellente et immersive. La musique du générique est une vraie réussite qui colle parfaitement à la thématique de la série et reste largement en tête. À la fois entraînante et instrumentale, elle donne une réelle plus-value à cette série déjà grandement qualitative.

En fin de compte, que veut réellement dire Oussekine dans le spectre audiovisuel français d’aujourd’hui ? Premièrement que l’histoire de notre quotidien est un puits sans fond d’inspiration artistique. Même s’il existe un nombre faramineux de productions inspirées ou basées sur des faits réels, il semble qu’il y en ai toujours plus qui restent actuellement dans un oubli notoire. Deuxièmement, il apparaît que la première institution publique et nationale, dédiée à faire régner la loi, l’ordre et bien évidemment la sécurité, est en réalité mise à mal depuis de bien plus longues années qu’on ne pense, et dont la légitimité d’action est grandement remise en cause récemment avec la crise des gilets jaunes. Et même s’il existe aujourd’hui une répression conséquente de la part de la police, dont la légalité est encore imparfaitement définie, il semble qu’il s’agisse d’un cycle dont la France ne ressort pas, quelque soit son gouvernement. Car ce que montre la série est définitivement l’invulnérabilité du sacro-saint corps de la police. Une invulnérabilité définitivement volontaire et volontairement entretenue qui ne fait que diviser de plus en plus le peuple mais la police elle-même. Le commissaire Duruisseau, incarné par Mathieu Demy, met assez bien en exergue le changement d’image de la police. D’une vision plus ancienne du bon policier franchouillard, moustachu toujours partant pour l’apéro dans le café du coin, à une image plus contemporaine et violente, malheureusement représentative des plus grosses bévues dont elle est responsable. Entre La Haine et Oussekine il n’y a qu’un pas, presque 30 ans d’écart de production et seulement quelques années de malheur. Pourtant, rien n’a réellement bougé. Ce qui était déjà ouvertement dénoncé dans le film de Mathieu Kassovitz, alors même que les évènements du film sont postérieurs à ceux d’Oussekine, la situation d’aujourd’hui est approximativement la même, quelques lois liberticides en plus. Quant à Oussekine, la série est un véritable coup de cœur, à l’instar des séries originale Disney+ inspirées de faits réels, aussi improbables que passionnantes bien souvent. La maturité avec laquelle Antoine Chevrollier décide d’aborder la série et son scénario est particulièrement intelligente et agréable à suivre. On vous la recommande vivement et sa courte durée permet d’enquiller les épisodes en une après-midi sans problème.

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