L’homme à la peau de serpent : « Who are you trying to fool, besides yourself ? »

Marlon Brando et Tennessee Williams, ce n’est pas seulement Un tramway nommé désir (qui propulsa la carrière de l’acteur au firmament), c’est aussi L’homme à la peau de serpent, un long métrage beaucoup plus discret, à la fois dans la carrière de Brando et de son réalisateur, l’immense Sidney Lumet (qui a effectivement fait une bonne quinzaine de films bien plus mémorables que celui-ci). Cela dit, le caractère moins reconnu du long métrage ne devrait en aucun cas empêcher sa découverte tant il contient beaucoup de qualités. Sa disponibilité en vidéo chez l’indispensable éditeur Sidonis Calysta est l’occasion de les découvrir.

Nous sommes, comme toujours chez Tennessee Williams, dans le Sud des Etats-Unis. Val Xavier, vagabond dont les seuls biens sont sa guitare et sa veste en peau de serpent (portée trente ans plus tard par Nicolas Cage dans Sailor et Lula), débarque dans une petite ville du Mississippi dans l’intention de remettre sa vie en ordre. Il trouve du travail dans une boutique tenue par Lady Torrance dont le mari est malade et alité à l’étage. Malheureuse et aigrie, Lady tombe sous le charme de Val et ils entament une relation alors que Val ne laisse pas non plus indifférentes l’épouse du shérif et Carol, une jeune femme de bonne famille aux mœurs dissolues. Très vite, Val s’attire les foudres d’une partie des habitants de la ville, voyant d’un mauvais œil l’arrivée et l’attitude de ce nouveau venu refusant de rentrer dans le moule…

C’est évidemment une tragédie, pas la plus subtile de son auteur mais qui en illustre cependant bien l’univers (atmosphère moite exacerbant les passions, personnages névrosés mûs par des rêves inatteignables). À la mise en scène, Lumet a l’excellente idée de ne pas en faire trop, comme en témoigne la séquence d’ouverture présentant sobrement Val Xavier, qui servira de modèle à suivre pour le restant du long métrage. Lumet venant du théâtre, il est passionné par les acteurs et refuse le moindre excès formel qui ne soit pas justifié (ceux-ci arrivent vers la fin, avec la musique entêtante de l’orgue de barbarie pour illustrer le bouillonnement intérieur des personnages et l’incendie final). Ce qui ne veut pas dire que sa mise en scène n’est pas soignée au contraire, elle est particulièrement travaillée dans un noir et blanc de toute beauté, aux jeux d’ombres enfermant les personnages dans une condition dont ils veulent désespérément se sortir, retranscrivant parfaitement la torpeur régnant dans cet univers refermé sur lui-même.

Si Joanne Woodward en fait un peu trop dans un rôle pas évident tant il est écrit avec de gros sabots et que Anna Magnani campe une Lady particulièrement bouleversante, attachée à ses rêves, marquée à jamais par la mort de son père, c’est bien Marlon Brando qui marque les esprits. Brando, dont les choix de carrière, couplés à un certain mépris pour son propre métier, l’empêchent à nos yeux d’être l’un de nos acteurs fétiches était, il faut bien le reconnaître, un comédien de génie quand il était bien dirigé. Son interprétation, toute en intériorité et en retenue, laissant entrevoir les fêlures de son passé tout en dessinant l’espoir d’un avenir meilleur, s’avère aussi juste que touchante, pas loin d’être l’une de nos préférées de sa part. Grand Brando bien que Lumet mineur, L’homme à la peau de serpent est assurément un incontournable du cinéma américain par sa richesse et par les talents qu’il abrite et l’on remercie Sidonis Calysta de nous l’offrir dans un master de qualité.

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