La Bête dans la jungle : Dans la boîte de nuit le spectateur est ravi

La Bête dans la jungle est l’adaptation d’un roman court d’Henry James, The Beast in the Jungle, paru dans le recueil The Better Sort en 1903. Le film, réalisé par Patric Chiha, est sorti le 16 août  2023, après avoir été présenté en première mondiale au Festival de Berlin 2023 dans la section « Panorama » le 17 février. Ce métrage hypnotique et poignant est à présent disponible en VOD et supports physiques chez Blaq Out.

Durant 25 ans, de 1979 à 2004, dans une étrange et anonyme boîte de nuit, un homme et une femme se retrouvent et guettent une chose mystérieuse qui changera leur existence. Le choix du lieu (le tournage s’est effectué au club Le Mirano à Bruxelles), absent du texte d’origine est une formidable trouvaille. Il est en lui-même une bête dans les entrailles de laquelle les protagonistes sont éternellement digérés. Anaïs Demoustier est May, Tom Mercier est John et Béatrice Dalle est la Physionomiste. Les trois livrent des prestations de grande qualité. May apparaît de façon métonymique avec un travelling sur ses collants rouges et ses escarpins, s’arrêtant à la vue d’un tableau du Douanier Rousseau montrant un fauve. La voix off de Béatrice Dalle nous la révèle omnisciente, une sorte de Charon qui autorise le passage vers la boîte sans nom et qui sait lire les visages. Notamment la souffrance de John et son pull orange, hors mode avec toujours la même tenue (et aussi la même voix, le même regard), Tom Mercier étant certes plus habillé que dans Synonymes de Nadav Lapid (2019). D’emblée, nous voici immergés dans l’onirisme teinté de fantasmagories nourries de mythes et de références artistiques.

La manière de filmer la boite, ses espaces, ses acteurs, est d’une grande virtuosité. On oscille entre décadence artificielle, sensualité débridée et joie potache. Le genre n’a pas d’importance en soi, comme le signale la moustache de May : travestissement, strass et paillettes ornent indifféremment les corps dans un état de transe allant de la célébration orgiaque à la danse funèbre au gré des années qui les marquent d’un repère au sein de l’éternité mouvante. Ralentis, musiques, filtres (orange, vert…) ou surexpositions blanchâtres : tout a un sens et montre un art de la mise en scène qui sublime chaque séquence. Des toilettes en sous-sol, avec leurs miroirs devant lesquels les drames se nouent et se dénouent, leu hôte, Monsieur Pipi, en costume à table écoutant ses cassettes audios, à l’étage où se tapissent May et John, en surplomb et inertes par contraste avec la piste de danse ou se joue la comédie de la vie, chaque espace est exploité et le passage de l’un à l’autre est lourd de signification.

Pour captiver le spectateur aux côtés de notre duo dans l’incapacité d’échapper à la torpeur contagieuse des corps éternellement et langoureusement dansants dans cette boite à musique, la musique originale de Yelli Yelli (Emilie Hanak), Florent Charissoux (Miles Oliver) et Dino Spiluttini (Renzo S) est absolument prodigieuse. Nous aussi, nous sommes installés au balcon, avides d’extases scopiques et sensorielles, ayant perdu toute volonté de partir de cette « house » techno, noyés dans cette oasis de battements sourds, étourdis dans un état de transe pour notre plus grande jouissance cinéphilique. Pour contraster avec cette tonalité festive, le registre tragique est magnifié par la musique classique (Wagner, Purcell) et surtout le sublime Cold Song de Klaus Nomi à deux reprises : dans une ambiance prophétique de fumées devant des barreaux, comme une prolepse du sida, autre bête tapie, puis dans l’atmosphère funèbre de l’épidémie où le vert a envahi la piste, laissant les danseurs agoniser séparément au sol. On rappellera que Klaus Nomi fut l’une des premières victimes de ce fléau, comme le montre le bouleversant documentaire biographique The Nomi Song d’Andrew Horn (2004). Il est mort seul, comme Yacine et comme toutes les victimes dans une période d’extrême paranoïa au sujet de la transmission du virus.

Alors, que comprendre de tout cela, me direz-vous ? N’est qu’une expérience, certes hypnotique, mais dénuée de signification ? Et bien… Absolument pas. C’est une parabole véritablement déchirante qui illustre avec maestria le sens du texte d’Henry James. Dès la scène d’introduction nous montrant les deux protagonistes lors d’une fête dans un parking, scène qui sera complétée en fin de métrage, dans un effet de boucle récurrent, sont esquissées les thématiques de l’œuvre : l’attente velléitaire en lieu et place de l’action revigorante, la peur de souffrir paralysant les élans vers l’autre, la présence de la mort au sein d’une illusoire éternité… Si seuls les autres vieillissent, telle l’amie « Jakie Quartz » Alice, c’est parce qu’ils vivent, entre courts bonheurs et pénibles tourments. May et John attendent, observent passivement et ne comprendront que tardivement et tragiquement la véritable nature de la bête. Comme le souligne la Physionomiste, « la révélation amère et tardive avait cependant le goût de la vie ».

C’est donc avec un enthousiasme sans brides que nous vous incitons à vous procurer La Bête dans la jungle. Ce film est une hypnose fabuleuse qui ravira vos sens et dans laquelle, à l’image de May et Tom, vous reviendrez pour renouveler cette extase inédite.

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