Johnny Guitare : « Tell me something nice. Lie to me. »

Jean-Luc Godard a dit beaucoup de choses et nous ne sommes pas forcément d’accord avec la plupart d’entre elles mais quand il clamait haut et fort que Nicholas Ray était un réalisateur qui personnifiait à ses yeux toute l’essence du cinéma, il est difficile de lui donner tort. Ne va-t-on pas voir Johnny Guitare au début de Pierrot le fou ? Johnny Guitare n’est-il pas avec Duel au soleil le plus mélodramatique et le plus excessif de tous les westerns ? La sortie du film le 2 décembre dernier chez Sidonis Calysta dans une édition digibook avec DVD, Blu-ray et livre écrit par Patrick Brion est l’occasion de se repencher sur ce grand film romantique, l’un des sommets de la carrière de Nicholas Ray.

Nous avons en effet là un film-somme, une œuvre ne se refusant aucun excès et qui, jusque dans ses élans de romanesque et ses dialogues joliment tournés, parfois grandiloquents, ne perd jamais l’intérêt du spectateur. Rares sont les films d’une telle fougue à passer aussi bien les années, Johnny Guitare s’en moque, il reste toujours aussi sublime, fruit d’une combinaison de talents assez fabuleuse et d’un tournage houleux. En effet, Nicholas Ray ayant eu une liaison avec Joan Crawford, il tenait à lui offrir un film. Un projet ne se montant pas avec un grand studio, ils se mirent d’accord sur Johnny Guitare pour la Republic, adaptation d’un roman de Roy Chanslor officiellement par le scénariste Philip Yordan mais celui-ci ayant servi de prête-nom à de nombreux scénaristes sur Liste Noire pendant le maccarthysme aux Etats-Unis, on ne sait pas vraiment quel est son véritable apport au film. Le Hollywood des années 50 est rongé par la chasse aux sorcières et c’est dans un contexte assez houleux que le film se produit.

On remarquera d’ailleurs que le récit, tournant autour des retrouvailles entre deux anciens amants (Vienna, propriétaire d’un saloon ; Johnny Guitare, pistolero solitaire) prend très rapidement des allures de métaphore du climat ambiant qui régnait alors en Amérique. En effet, Vienna, indépendante, avec des idées bien à elle et un terrain qui va lui rapporter gros avec l’arrivée du chemin de fer dérange toute une foule d’habitants rassemblés autour de la figure d’Emma. Celle-ci, propriétaire terrienne, déteste Vienna pour la simple et bonne raison qu’elle entretient une liaison avec le Dancing Kid, un bandit local pour lequel Emma se consume de désir sans se l’avouer. Emma voue donc une haine féroce et aveugle à Vienna, entraînant dans son sillage de nombreux partisans prêts à suivre n’importe quel appel à la violence, quitte à lyncher injustement des innocents…

Mais si Johnny Guitare a des allures de parabole politique, se payant même l’effronterie d’avoir casté Ward Bond dans un rôle proche de celui qu’il joua activement dans la chasse aux communistes à Hollywood, le film est bien plus que cela. Comme souvent avec Ray, tout le récit s’articule autour d’une affaire de désirs. Si le western sert de cadre, c’est bien la dimension intime qui passionne le cinéaste. Johnny retrouve Vienna en espérant reprendre leur histoire d’amour (la scène où il lui demande de lui mentir reste un sommet de romanesque assez bouleversant, servi par de fabuleux dialogues et par la musique de Victor Young), Emma désire si violemment le Dancing Kid qu’elle veut le tuer et entre le Dancing Kid et Turkey, le plus jeune membre de sa bande se joue une attirance latente ce qui n’empêche pas le Dancing Kid d’être jaloux de Johnny Guitare…

Avant tout grand mélodrame sublime, grand film questionnant la notion de virilité (chose étonnante dans un western des années 50), Johnny Guitare surprend par sa capacité à émouvoir et par le talent de ses acteurs à nous faire croire à une histoire d’amour alors qu’ils se détestaient sur le tournage. Joan Crawford, trouvant le rôle de Mercedes McCambridge plus intéressant et jalousant sa partenaire (d’où l’énergie se dégageant de la moindre scène entre elles), fit vivre un enfer à tout le monde durant la production. Ray lui-même finissait chaque journée de tournage démoli par Crawford, celle-ci ayant même été retrouvée ivre un soir en train de lacérer au couteau tous les costumes de Mercedes McCambridge. Sterling Hayden, qui n’a jamais été très friand de son jeu d’acteur (qui pourtant était formidable quand il était bien dirigé – c’est le cas ici), détestait le film et sortit du tournage en déclarant qu’il n’y avait pas assez d’argent dans tout Hollywood pour le faire travailler à nouveau avec Joan Crawford.

À l’écran pourtant, rien de cela ne transparaît et on croit dur comme fer à ces retrouvailles entre amants dont tous les enjeux sont brillamment exposés dans les vingt premières minutes. Joan Crawford n’a jamais été aussi belle que dans le rôle de Vienna, femme indépendante pleine caractère, parfois plus masculine que bien des hommes. Aidée par des costumes qui en mettent plein la vue, elle aspire l’écran lors de chacune de ses scènes et on se demande bien ce qui a pu lui passer par la tête pour penser que le rôle de Mercedes McCambridge était plus intéressant. Face à elle, Sterling Hayden est parfait en simili-macho débordant d’amour pour elle, prêt à la suivre jusqu’au bout. Complété par un casting formidable (Scott Brady – avec lequel Ray Liotta partage des airs de ressemblance -, Mercedes McCambridge, Ward Bond, Ernest Borgnine, John Carradine, Royal Dano), Johnny Guitare est un film qui se vit et se ressent plus qu’il ne se voit et demeure l’une des pierres angulaires du cinéma de Nicholas Ray, l’une de celle permettant de cerner le personnage, aussi passionnant que ses films.

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