Le Crocodile de la Mort : Dissection d’un film malade

Fort du succès inattendu provoqué par Massacre à la Tronçonneuse, Tobe Hooper est vite retombé dans l’anonymat après avoir présenté sa traumatisante création aux quatre coins du monde. La peur de n’être le père que d’un seul succès lui collera à la peau jusqu’à son décès en 2017. Une peur presque légitimée aujourd’hui. Quels films retient-on de la filmographie de Hooper ? Si ce n’est les adeptes de son cinéma qui s’accorderont à citer des films comme Lifeforce, Massacres Dans le Train Fantôme ou Mortuary comme des incontournables du bonhomme, il faut bien avouer que les films susmentionnés sont loin d’arriver à la cheville de Texas Chainsaw premier du nom. Il retrouvera une certaine fulgurance en sortant la suite des aventures de Leatherface en 1986 dans lequel Dennis Hopper est en roue libre totale pour le plus grand plaisir des spectateurs. Massacre à la Tronçonneuse 2 se voulait plus fidèle à l’image que Hooper se faisait de son premier chapitre : plus cabotin avec une prédominance de l’humour noir qui fait de cette suite, un vrai incontournable à nos yeux. Et puis il y a eu sa collaboration avec Steven Spielberg qui lui a offert l’un de ses meilleurs films en 1982 avec Poltergeist. Sans compter ses incursions à la télévision pour des téléfilms de qualité comme l’adaptation de Stephen King, Les Vampires de Salem, en 1979, ainsi qu’à la tête de quelques épisodes de séries comme Les Contes de la Crypte, Freddy’s Nightmare ou encore deux épisodes pour Masters of Horror…Tobe Hooper n’a pas chaumé en plus de quarante années d’activité. Une filmographie en demi-teinte où la moitié des choses sont presque à jeter, mais qui ne rendent pas moins fascinant son approche du cinéma fantastique quand il décide de s’y mettre sérieusement.

Nous sommes deux ans après Massacre à la Tronçonneuse, Tobe Hooper est appelé pour réaliser Le Crocodile de la Mort. Le film est inspiré très librement des meurtres perpétrés post-Première Guerre Mondiale par Joe Ball, un texan qui aurait assassiné une vingtaine de femmes avant de mettre fin à ses jours au moment de son arrestation. Devenue une figure du folklore américain, l’histoire de Joe Ball diffère au fil des années. Ce que l’histoire retient est son immense fosse dans laquelle vivaient cinq alligators. Son complice de l’époque aurait déclaré qu’il y avait jeté les corps d’une vingtaine de femmes. Rien n’a jamais pu prouver la véracité des propos, mais la légende servit de base à Alvin L. Fast et Mardi Rustam pour pondre l’histoire du Crocodile de la Mort.

Dans le Sud profond des Etats-Unis, une jeune prostituée trouve refuge à l’Hôtel Starlight, une vieille bâtisse miteuse à la lisière des marais. Son propriétaire, Judd, est un excentrique, un peu simplet, qui a pour animal de compagnie un crocodile originaire d’Afrique. La jeune femme ignore que Judd est en réalité un dangereux psychopathe qui assassine tous les clients de l’hôtel pour nourrir son crocodile.

Tobe Hooper détestait la première version du scénario. Quand il accepta le projet, il demanda à Kim Henkel, son scénariste sur Massacre à la Tronçonneuse, de le réécrire afin de mieux coller à sa vision du récit. La production du film fut difficile. Entre les discordes entre les producteurs et Hooper sur la direction artistique qui poussèrent Hooper à lâcher le tournage avant la fin, le script qui changea maintes et maintes fois de titre et le peu de matière qui le construisait, et surtout l’instabilité de Neville Brand, alcoolique notoire, qui habitait totalement son personnage de Judd au point de ne pas sentir sa force et de malmener les acteurs qu’il jetait en pâture au crocodile…Le Crocodile de la Mort est un film malade. S’il n’est pas le premier film à qui cela arrive, on n’a rarement autant ressenti le chaos qui subsistait derrière les caméras lors d’un visionnage. Le Crocodile de la Mort est difficile à regarder. Non pas qu’il soit choquant graphiquement. Le film souffre tout simplement de ne pas réussir à transcender son sujet autre que Judd offrant ses victimes à son crocodile. Et pourtant, le film de Tobe Hooper a fait des émules. Quentin Tarantino s’amusera à reprendre la tirade de Buck (ici interprété par un très jeune Robert Englund) dans Kill Bill : « My name is Buck and I’m ready to fuck… ». La chambre de Judd nous ramène dans celle du tueur dans Maniac avec son mannequin avec lequel il semble nouer des liens étranges. La prédominance du rouge, du bleu et du vert n’auraient pas dérangé quelqu’un de la veine de Dario Argento. Et tout autant d’autres détails qui inscrivent le film dans la culture populaire que nous avons apprécié ces dernières années. Prendre des séquences du film à part offre de beaux sujets d’analyse et l’on comprend pourquoi il a fasciné certains des réalisateurs que nous affectionnons. Mais, dans son ensemble, Le Crocodile de la Mort ne fonctionne pas.

Le film est tiraillé entre l’envie de Hooper de nous offrir un conte morbide calqué sur le principe de création en studio similaire au Magicien d’Oz, qu’il cite comme influence directe ici, et l’amas de scènes gores qui, si elles amusent sur le moment, ne servent jamais un récit incohérent au possible. Le film aurait dû s’inspirer de Psychose. Même lieu, même ambiance, mêmes enjeux. Mais là où chez Hitchcock l’enquête policière offre du souffle au récit, chez Hooper, il n’y pas cette alchimie qui se crée. Pourtant, il y a bien un début d’enquête où le père de la jeune prostituée assassinée en début de film recherche sa fille, mais jamais cela n’aboutira à quelque chose de concret. Le film est une succession de scènes qui ne s’imbriquent pas entre elles. Qui plus est, les personnages sont grotesques au possible. Judd est fou, c’est un fait, et on ne peut pas blâmer Hooper de ne rien en faire d’autre quand on sait comment Neville Brand se comportait sur le plateau. En revanche, les personnages annexes sont aussi fous que leur détracteur. Le jeune couple interprété par Marilyn Burns (qui n’est là que pour son faire-valoir de scream queen qu’on lui a décerné après Massacre à la Tronçonneuse) et le talentueux William Finley (Phantom of the Paradise) est pathétique au possible. Ils meublent des séquences aux disputes incohérentes. Ils sont aussi détraqués que Judd. Et voilà le plus gros problème du film. Son scénario étant bien maigre, puisqu’il s’inspire d’une histoire folklorique qui tient en deux phrases, on a la nette impression que Hooper ne fait que du remplissage afin de faire 90 minutes juste pour se conformer au cahier des charges. Quel gâchis !

Le Crocodile de la Mort demeure toutefois une curiosité à voir au moins une fois. Vrai objet d’étude pour tous ceux qui désirent voir à quoi ressemble un film malade. Il préfigure également quelques œuvres qui marqueront le cinéma d’épouvante par la suite. Tout n’est pas à jeter, mais passés ses vingt premières minutes, Le Crocodile de la Mort se mord douloureusement la queue et n’apporte rien d’artistiquement fort pour lui accorder l’envie d’y revenir ensuite. Considéré comme culte par beaucoup de personnes, Le Crocodile de la Mort se situe, pour notre part, dans le coin de la filmographie de Tobe Hooper que nous n’avons pas envie de revoir. Un objet atypique mine de rien que Carlotta vous propose de revoir dans une nouvelle restauration en 2K et pour la première fois en blu-ray en France. Une édition steelbook très jolie qui ravira les fans du film et dont les bonus permettront d’en savoir un peu plus sur la position qu’a Hooper sur son film ainsi que sur la véritable histoire de Joe Ball.

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