L’enfant de personne : un (télé)film pour les autres, en compagnie de Akim Isker…

Il est des choses et des sujets sur lesquels on ne peut mentir, trop empiriques pour en gâcher l’authenticité au profit de l’artifice et du spectaculaire. C’est ce que le jeune réalisateur prometteur Akim Isker prouve dans son adaptation télévisuelle de Dans l’enfer des foyers (témoignage autobiographique de Lyes Louffok revenant sur son expérience douloureuse de placement à l’Aide Sociale à l’Enfance paru en 2014, ndlr), modeste mais éloquente représentation de l’extrême dureté des conditions de vie de toute une jeunesse plus ou moins livrée à elle-même dès la naissance mais également de la grande précarité intrinsèque aux institutions sociales vouées à accueillir cette même jeunesse en proie à la misère, à l’abandon, au rejet et parfois même à la violence et à l’humiliation. C’est dans l’intimité d’un salon de thé du 11ème arrondissement que nous avons pu rencontrer Akim Isker qui a bien voulu – en toute simplicité et en toute humilité – revenir sur l’expérience de L’enfant de personne, téléfilm suffisamment cinématographique pour mériter que l’on lui accorde une place de choix dans nos tribunes parfois trop habituées au mainstream ou à l’entertainment, morceau de vie qui sera visible sur nos petits écrans ce lundi 15 novembre à 21h10 sur France 2. Rencontre avec un cinéaste aussi accessible que passionnant.

D’emblée la dimension empathique dudit métrage sonne telle une évidence à nos yeux et à nos oreilles, la mise en scène de Akim Isker allant directement à l’essentiel sans s’encombrer de fioritures esthétiques. « C’est le producteur Arnaud Figaret qui m’a sollicité et qui m’a fait découvrir le livre de Lyes Louffok, récit revenant sur son expérience d’enfant placé à l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance, ndlr) de ses 6 ans à ses 18 ans. Étant naturellement et fortement intéressé par cette partie de l’existence d’une vie humaine que représente le passage de l’enfance à l’âge adulte , je lis rapidement le témoignage de Lyes pour en sortir finalement bouleversé, avec cette envie et surtout ce besoin d’en faire un film. Même si mon projet n’avait donc rien de purement personnel à l’origine je ressentais l’urgence et la nécessité de faire entendre la voix de ces enfants placés, trop souvent condamnés à une double peine une fois ancrés dans le giron de l’ASE. Il me semble essentiel, crucial même que la France s’occupe de ces enfants qui – s’ils ne sont pas officiellement et totalement abandonnés – n’ont pas eu la chance d’être bénéficiaires d’une autorité parentale, ou plus simplement d’une forme de protection ou de bienveillance. Ils ont tous en commun d’avoir vécu un drame dans leur enfance, puis d’avoir ensuite été envoyés face à un juge qui décide arbitrairement d’un placement. C’est ce deuxième aspect du problème que nous avons tenté d’explorer dans L’enfant de personne, film cherchant à montrer les dysfonctionnements d’un système mais surtout désireux de nous inspirer une certaine forme d’empathie à l’égard de cette jeunesse ».

Nous sommes à priori en terrain connu au démarrage de la projection, tant le film arbore en toute modestie son emballage télévisuel et sa mise en scène fonctionnelle entièrement au service du propos défendu par Akim Isker. « Lorsque j’ai lu le récit de Lyes j’ai directement fait part à mon producteur de mon désir de le réaliser pour le cinéma, tant la force du propos justifiait cette envie. Néanmoins un documentaire diffusé à l’époque sur France 2 traitait déjà du même sujet, et France Télévision souhaitait prolonger l’aventure en diffusant une fiction. Notre choix s’est donc finalement arrêté sur le média télévisuel et – de fait – sur le service public. Malgré mon amour inconditionnel pour le cinéma je suis dans le même temps un réel « enfant de la télé », et crois véritablement au pouvoir qualitatif du petit écran, surtout lorsqu’il s’agit de traiter d’un témoignage tel que celui de Lyes Louffok. Un sujet d’une telle puissance aurait donc été propice au salles obscures, mais je ne regrette absolument pas qu’il soit visible dans les salons familiaux. » On peut du reste voir en cette option une volonté de rendre populaire et accessible un (télé)film voué à sensibiliser chaque (télé)spectateur, tant l’argument proposé par le réalisateur part d’un cas particulier (en l’occurrence celui de Lyes Louffok) pour s’ouvrir vers une dimension plus large, plus universelle exprimée lors d’une conclusion pré-générique amenée par une voix-off institutionnalisant légèrement le métrage, conclusion ancrant logiquement L’enfant de personne dans un univers résolument publique et télévisuel.

Néanmoins la puissance de l’interprétation de l’ensemble des acteurs et des actrices nivelle ledit métrage vers de belles hauteurs cinématographiques, et ce malgré la présence un peu convenue de la star Isabelle Carré, au demeurant toutefois douce et profondément sympathique. A ses côtés les jeunes Yacine Chorfa, Abdelmadjid Guemri et Moncef Farfar (tous trois récompensés du prix d’interprétation masculine au dernier festival de La Rochelle pour leur incarnation de la figure de Lyes à travers trois âges, ndlr) orientent ledit film vers une spontanéité proprement salutaire, allant de concert avec l’authenticité inhérente au propos.« De ce point de vue le casting était un élément essentiel du projet. Ayant littéralement eu le sentiment d’entendre le cri d’un enfant et ses carences affectives à la lecture du récit de Lyes j’ai demandé à mon producteur s’il m’autorisait à organiser mon casting à la manière de celui d’un film de cinéma, autrement dit un authentique casting sauvage composé de profils et d’acteurs non-professionnels dans le but de chercher de fortes sensibilités chez de jeunes enfants vierges de toute expérience. J’ai donc fait appel au directeur de casting Mohamed Belhamar, un spécialiste du genre qui m’a aussitôt présenté Ludmila Donn Fleurent qui s’est directement investie dans l’aventure en faisant le tour des foyers, des familles d’accueil et de tout le giron de l’ASE mais également des milieux populaires, des associations, des maisons de quartier… Ce travail avait pour objectif de trouver des enfants dont la sensibilité et l’intelligence n’avaient d’égales que leur tristesse, leur douleur et leur colère ; le casting s’est donc au bout du compte composé d’un savant mélange entre de véritables enfants placés et d’autres enfants non-issus des foyers, le tout effectué dans le but de coller au plus près de la réalité. A mon sens le cinéma ne doit pas mentir, il doit être sincère, honnête et puissant, d’autant plus lorsqu’il relate des évènements vécus par un être humain qui a en grande partie participé à la fabrication du film tout en nous laissant une grande liberté d’adaptation. Je ne pouvais trahir ce que Lyes avait vécu, ni trahir ce que pouvait ressentir ces enfants en adoptant un registre trop sensationnel, trop spectaculaire. Au final Yacine Chorfa, Madjid Guemri et Moncef Farfar respectivement âgés de 6, 11 et 16 ans ont très bien su retranscrire cette authenticité à l’écran. »

Dans l’attente d’un prochain projet à nouveau produit et réalisé pour le petit écran (une mini-série policière davantage divertissante mais se penchant une nouvelle fois sur l’enfance, dont l’intrigue se tiendra sur six épisodes développant le pouvoir de médiumnité d’un jeune garçon et qui s’intitulera Visions, ndlr) nous vous recommandons de découvrir l’excellent (télé)film de Akim Isker, miroir social assumant humblement sa portée émotionnelle pour le moins communicative visible dès ce lundi 15 novembre sur France 2. Un réalisateur qu’il faudra résolument suivre de près.

Propos recueillis par Thomas Chalamel le 11 novembre 2021. Un grand merci à Akim Isker et à Ludmila Donn Fleurent.

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