The Truman Show : Grand-peur et misère du 8ème Art…

17 mai 2022, inauguration du 75ème Festival de Cannes. Sur l’une des nombreuses plages de la Croisette est projeté en plein air le chef d’oeuvre de Peter Weir mettant en scène Jim Carrey dans le rôle principal. Ce chef d’oeuvre c’est The Truman Show, vraie-fausse comédie dramatique et authentique contre-utopie de la fin du XXème Siècle, pierre angulaire du Septième Art doublée d’un morceau de cinéma résolument inclassable, unique et bouleversant dans le même temps. Les quelques centaines de spectateurs découvrant ou redécouvrant cette référence ultime des années 90 – charge brillante contre les méfaits pernicieux de la télé-réalité et le cynisme écrasant de ses (trop) nombreux dignitaires, nldr – ont également pu apercevoir le visuel mémorable de l’affiche promotionnelle du dernier Festival, représentant Jim Carrey en train d’arpenter un mystérieux escalier perdu dans l’immensité d’un ciel azuré aux nuages parfaitement agencés, hénaurme trompe-l’oeil caressé par la main d’un comédien au visage perdu dans une chevelure raide et sombre comme les corbeaux…

Quelle plus belle représentation d’un individu confronté au spectacle de son existence que celle de cette emblématique image de spectacle et de cinéma hors-norme, vision renvoyant tout aussi bien à l’Échelle de Jacob qu’aux marches rutilantes de l’évènement cannois fêtant aujourd’hui ses trois-quarts de siècle, symbole d’une vie et d’un parachèvement proprement fascinant et philosophiquement lourd de sens… Et alors que le bijou artistique et thématique de Peter Weir ressort dès ce mercredi 15 juin dans certaines salles obscures de notre hexagone cinéphile la rédaction a logiquement désiré consacrer quelques mots élogieux sur son compte, tant The Truman Show appartient définitivement à la catégorie trop rare des films inépuisables qu’on aime davantage d’un visionnage au suivant. Focus.

C’est sur le 10 909ème jour de la vie de Truman Burbank que s’ouvre la parabole existentielle proposée par Peter Weir. Arborant les traits d’un Jim Carrey moins grimaçant qu’à l’accoutumée Truman est filmé par le truchement du miroir d’une salle de bain lui consacrant toute l’importance. Très vite alors nous comprenons que cet « homme vrai » n’est rien de moins que le protagoniste d’une émission de télé-réalité orchestrée par le réalisateur mégalomane Christof dans un studio de télévision prenant l’apparence d’une cité balnéaire du doux nom de Seahaven, petit théâtre au coeur duquel « tous, hommes comme femmes, ne sont qu’acteurs« . Cet adage shakespearien est appliqué à la lettre par les milliers de figurants respectant les consignes du réalisateur-producteur, terrifiant Big Brother tirant les ficelles du quotidien de Truman qui ne sait évidemment rien de la supercherie que représente le spectacle de sa vie, et ce depuis le jour de sa naissance.

Réglées comme du papier à musique les journées de Truman Burbank sont filmées stricto sensu dans le cadre limité de Seahaven, havre de paix fallacieux baignés tour à tour de lumières paradisiaques et d’apaisantes mélodies (on distingue notamment la magnifique Marche turque de Wolfgang A. Mozart au gré des déplacements millimétrés de chaque intervenant, mais la bande-originale composée entre autres choses par Burkhard Dallwitz et Philip Glass est à elle-seule une véritable splendeur, ndlr). Voué à incarner son propre rôle à son insu tout en servant un banal emploi de bureaucrate dans une compagnie d’assurance ne l’étant pas moins, à jouer les maris aimants d’une femme qu’il déteste (et réciproquement) et à boire vaguement quelques bières après les heures de bureau en compagnie d’un « ami » contrôlant ses désirs d’escapade et de voyages à l’autre bout de la surface du globe Truman Burbank est en même temps le héros dystopique d’une prison dorée comptant près de 5000 caméras de télévision et l’homme fait de chair et de sang qui va peu à peu prendre conscience du faux sable des plages de Seahaven, de l’hypocrisie et du calcul de son entourage et de son absence quasi-totale de libre-arbitre.

Film sur Jim Carrey, pour Jim Carrey et presque de Jim Carrey The Truman Show fut dans un premier temps proposé au génial Brian De Palma, désireux de mettre en images ce gigantesque simulacre en partenariat avec Tom Hanks, autre grande star des années 90. Néanmoins le scénario dantesque de Andrew Niccol tomba finalement entre les mains de Peter Weir, déjà responsable des excellents Witness et Le Cercle des Poètes Disparus ; en bon spécialiste des microcosmes filmiques régis par quelque instigateur bienveillant ou non (ici une communauté amish bouleversée par un étranger aux dehors ambigus, là une université réfractaire aux agissements anticonformistes d’un nouveau professeur, ndlr) Peter Weir ne pouvait qu’être profondément séduit par l’univers vertigineux de The Truman Show, montrant également un petit monde (et de fait, un « homme authentique« ) manipulé par un créateur cynique obsédé par son Sujet devenu Objet d’étude et de spectacle.

L’émotivité et la sensibilité naturelle de Jim Carrey s’imposent alors comme une évidence, éternel clown tragi-comique renouvelant ici très intelligemment son image d’infatigable farceur indissociable de sa personnalité dans ses films aussi cultes et réussis que The Mask, Ace Ventura en Afrique ou encore le désopilant Menteur Menteur A ses côtés Ed Harris excelle dans le rôle de Christof, avant-gardiste du 8ème Art au visage à la fois imperturbable, minéral et reptilien calfeutré dans sa régie prenant l’apparence d’une grosse lune aux cratères dignes d’être peints. Enfin Laura Linney et Noah Emmerich sont non moins admirables dans la peau de l’épouse et du meilleur ami de Truman, la première exprimant les désirs d’une Americana pleine de grands sourires et d’insipides publicités (les roses rouges et les barrières immaculées du Blue Velvet de David Lynch ne sont pas très loin, ndlr) lorsque le second use de force de persuasion pour garder Truman dans le meilleur des mondes…

Nous nous garderons d’en dire davantage sur ce chef d’oeuvre de la comédie dramatique plaçant littéralement Jim Carrey au rang des plus grands, véritable mise en abyme au carrefour du 1984 de Georges Orwell et de Aldous Huxley. En un mot comme en mille The Truman Show est à voir et à revoir encore et encore, aussi bien pour la prestation singulière et poignante de son acteur principal que pour sa vision terriblement lucide d’un monde alors en dangereuse mutation, le film étant sorti en 1998 à une époque où la télévision et ses vulgaires reality shows n’en étaient qu’à leurs prémisses. Bouleversant.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*