Sans filtre : Sa Majesté des Moches

Qu’il soit adulé ou détesté par les cinéphiles (ou plus simplement apprécié ou déprécié par les spectateurs filtrant davantage leurs impressions, bonnes ou mauvaises) le Cinéma de Ruben Östlund est de ces univers artistiques ne pouvant de toute évidence laisser l’audience indifférente face à tant de frasques amorales et bien souvent froidement provocatrices. Des innombrables saynètes de Guitarmongott arborant un ludisme punk tout droit hérité du Gummo de Harmony Korine aux jeux pervers des enfants persécuteurs du chef d’oeuvre Play en passant par le constat clinique d’une famille suédoise terriblement dysfonctionnelle affiché dans le génial Snow Therapy l’Oeuvre du cinéaste scandinave déplie depuis ses débuts toute une cartographie des vices humains drapés dans une vertu authentiquement factice, partageant avec Lars Von Trier et Michael Haneke le goût pour les partis-pris radicaux et un rien suffisants…

A l’instar du réalisateur danois et du professeur autrichien Ruben Östlund bénéficie depuis un certain temps de ses entrées sur le tapis rouge des marches cannoises, ayant présenté chacun de ses films sur la Croisette depuis son très beau Happy Sweden en 2008. Auréolé d’une première Palme d’Or voilà désormais cinq ans avec l’intrigant The Square l’austère trublion du cinéma suédois fut le grand gagnant du 75ème Festival de Cannes, récompensé une seconde fois du prix suprême en mai dernier avec son sixième et dernier long métrage en date : le déconcertant Triangle of Sadness (re-titré Sans filtre pour l’exploitation française, ndlr), hénaurme film-malade de près de 150 minutes ayant peu ou prou bousculé et/ou choqué le petit bourgeois sommeillant en chacun des festivaliers, gros morceau de Septième Art tour à tour brillant, intelligent et fascinant mais aussi fortement déséquilibré, trop théorique, parfois auto-complaisant et finalement décevant.

Sorte de film à thèse en forme d’incursion dans la foire aux vanités des influenceurs (et influenceuses !) de tout poil Triangle of Sadness affiche d’emblée sa structure chapitrée, cadenassée, sclérosée pour ainsi dire : trois gros blocs filmiques comme autant d’actes scénaristiques parfaitement amenés puis développés par le cinéaste, commençant par nous présenter un mannequin et sa mannequine (respectivement interprétés par les excellents Harris Dickinson et Charbli Dean – et pour laquelle nous aurons du reste une poignante pensée, la jeune comédienne nous ayant soudainement quitté à la fin du mois dernier à l’âge prématuré de 32 ans, ndlr) dans leur quotidien mêlé d’apparences et de m’as-tu-vuisme : séances de shooting aux sourires figés et aux moues boudeuses, cynisme des agents de mode et sexisme défiant tous les genres, vénalité féminine et lâcheté masculine… Les trente premières minutes de Triangle of Sadness évoquent rapidement le meilleur du Cinéma de Ruben Östlund, cette violence méticuleusement filmée à renfort de cadrages précis et centripètes, indécence morale propre à des rapports humains empreints de médiocrité. On pense ainsi au Gloss de Andreï Konchalovsky, autre peinture au vitriol des milieux pubards et du model shop outrancier et prostituable avec laquelle la dernière Palme d’Or partage un sens du jusqu’au-boutisme assez bienvenu…

S’ensuit un deuxième acte plus long et par conséquent moins ramassé, davantage proche du remplissage qu’autre chose : Carl le mannequin et sa compagne Yaya s’amusent dans le plus poli des ennuis sur une croisière de luxe, tuant le temps à coups de scènes de ménage mâtinées de jalousie entre deux selfies mécaniquement exécutés par la jeune femme. Entre une cheffe de rang zélée à l’optimisme tristement communicatif, un commandant alcoolisé (Woody Harrelson, étonnant) et des passagers surtout préoccupés par leur argent et leur situation sociale l’atmosphère sinistre et déprimante est à l’ordre du jour sur ce yacht de (com)plaisance…

Triangle of Sadness bascule alors tout à trac dans un festival d’excès visuels et stylistiques pour le moins étranges : alors que le métrage en est à sa césure centrale Östlund nous assène une longue séquence de dîner huppé mutant progressivement en gigantesque défouloir vomitif. En proie au roulis incessant du bateau les passagers et l’équipage de notre petit monde s’adonnent à dégobiller là sur sa voisine, ici sur sur son voisin, là encore dans des toilettes propres comme un sou neuf… Sur près de vingt minutes le réalisateur suédois réduit la haute bourgeoisie à sa trivialité la plus dénudée et la plus extrême, véritable dénominateur commun d’une humanité préférant masquer ses besoins naturels au nom de la bienséance et des bonnes manières… Ruben Östlund, hélas, n’invente rien, et sa suffisance consistant à hisser le mauvais goût au rang de l’exception culturelle était déjà fortement présente dans le bon mais inégal The Square. Lars Von Trier et sa perversion raffinée viennent entre autres choses à notre esprit au regard de cette orgie craspec affichant rapidement ses limites ; le ton est froid, distancié mais aussi très antipathique à bien y repenser, impression confirmée par un troisième et dernier acte en totale roue-libre.

Suite à une attaque terroriste directement inspirée du Plateforme de Michel Houellebecq une poignée de rescapés alors à bord du yacht quelques minutes auparavant se retrouve propulsée sur une île déserte, sans autres victuailles qu’une escadrille de bouteilles d’eau et quelques paquets de chips et de bretzels… Sous l’influence de la loi de la jungle les pauvres (les serveuses, principalement) deviendront dominateurs et les riches (instagrameurs, milliardaires et cheffes de rang) deviendront dominés, inversant les tendances comme au temps de L’île des esclaves de Marivaux… Une fois encore ce troisième acte, bien trop long pour ce qu’il cherche à nous dire et à nous raconter, s’enfonce dans un cynisme se mordant la queue à défaut d’aller franchement près de l’os à la manière d’un Snow Therapy ou même d’un Play… Ainsi le schème narratif lourdement appuyé par Ruben Östlund nous laisse peu à peu entrevoir le sentiment d’un film grillant toutes ses (très) bonnes cartouches lors d’une première heure pas loin d’être délicieuse, par la suite malheureusement gâchée par 90 minutes de racolage systémique et redondant. La précision de la mise en scène, la beauté plastique des plans et l’emballage formel quasiment irréprochable de l’ensemble font que ce Triangle of Sadness demeure et restera sans doutes un bon film dans les mois et années à venir, mais son indigence narrative et ses dehors de film de petit malin finissent de nous laisser sur une impression de Palme d’Or proche de la contrefaçon. Et c’est bien dommage…

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