À couteaux tirés : Un donut à l’intérieur d’un gros donut (tout est dans le film)

Dans une petite vidéo en début de projection, le réalisateur Rian Johnson nous remerciait d’être venus, tout en nous demandant de ne pas spoiler la résolution de l’intrigue, celle-ci reposant sur la révélation du « coupable ». Comprendre par là qu’il s’agit d’un whodunit, un suspense se revendiquant clairement d’Agatha Christie, reposant entièrement sur la question de qui est derrière le crime initial. Nous allons donc naturellement respecter ce souhait qui semble aller de soi, tout en essayant du mieux possible de vous en restituer ce qui en constitue la sève.

Situé comme il se doit dans une somptueuse propriété, le récit débute par la découverte du corps de Harlan Thrombey, le soir de son 85ème anniversaire. Le détective privé Benoît Blanc est dépêché sur les lieux par un commanditaire inconnu pour enquêter, mais dans cette famille s’entre-déchirant et dont chaque membre semble avoir une raison personnelle d’avoir voulu la mort du patriarche, il va avoir fort à faire pour démêler le vrai du faux parmi les confidences de chacun. Ce qui fait évidemment le sel de ce genre d’intrigue dont le principe même a toujours été de jouer des attentes du spectateur, en semant fausses pistes volontaires et ellipses bien placées pour semer le doute. Le principal étant que la vérité se situe presque sous notre nez depuis le début, sans avoir besoin de recourir à des mensonges pour nous perdre facilement. Et il faut bien reconnaître qu’à ce petit jeu, Rian Johnson sait y faire, même si l’on a bien cru un moment qu’il allait nous jouer le coup du flash back erroné.

Construit dans un premier temps sur le principe d’une succession d’entretiens avec les divers membres de la famille, ayant chacun leur vision des choses, le film prend son temps pour semer ses indices et mettre en place tout son dispositif. Et reconnaissons-le, on aurait souhaité un peu plus d’acidité, car hormis quelques dialogues plutôt savoureux et une galerie de personnages respirant le fiel à plein nez, le ton reste plutôt sage et académique, tout soucieux qu’est le metteur en scène à respecter les codes d’usage et à faire preuve d’élégance dans ses choix de décors, de costumes ou d’éclairages. Certes, c’est du travail bien fait, mais l’on ne peut s’empêcher d’en voir les coutures, que ce soit dans sa mise en scène proprette, ou dans ses ressorts scénaristiques. On patiente gentiment, tout en commençant à trouver le temps un peu long, puis le cinéaste prend le risque de dévoiler ce qui pourrait constituer le twist de fin à mi-parcours, à travers le fameux flash back évoqué plus haut, où la clé de l’énigme pourrait se situer. Seulement, on n’est pas dupe, on en a vu d’autres, on sait que le principe du genre est de tromper le spectateur, et l’on se dit qu’il y a anguille sous roche. Mais c’est là que l’on commence à craindre que le réalisateur joue au petit malin en faussant volontairement ce que l’on voit à l’écran, ce qui constituerait un terrible aveu d’échec, dans le sens où il se sentirait obligé de nous montrer quelque chose de volontairement faux pour détourner notre attention. Heureusement, il n’en sera rien, et toute l’audace du scénario aura justement consisté à nous berner par cette soi disant révélation, dont on se doutait bien qu’elle cachait quelque chose de plus retors, afin de sortir le joker dans son dernier acte, finissant de rendre l’intrigue définitivement ludique.

Mais pour en arriver là, il faudra reconnaître avoir dû en passer par un récit un peu laborieux, manquant d’humour et de folie, respectant trop les codes sans oser les détourner, pour être le grand décrassage moderne du genre espéré. Là où le film joue sa meilleure carte, c’est bel et bien dans son casting, et particulièrement Daniel Craig, dans le rôle de Benoît Blanc, fin limier semblant avoir toujours une longueur d’avance sur tout le monde, mais qui n’en dit rien, gardant son moment de gloire pour la fin, comme la tradition des Sherlock Holmes ou Hercule Poirot le veut. Semblant jubiler à chaque instant, le comédien est transfiguré ici, ayant retrouvé tout son plaisir de jouer, l’œil qui frise et l’accent prononcé. Occupant tout l’espace lorsqu’il en vient à monologuer sur le fin mot de l’histoire, il s’éclate et nous avec, et c’est peu dire que l’on est ravi de voir l’acteur sortir de son registre de monolithe inexpressif des James Bond. Le reste du casting n’est pas en reste, de Jamie Lee Curtis à Chris Evans en passant par la ravissante Ana de Armas, tous tirent leur épingle du jeu et il serait fastidieux de tous les citer, tant ils constituent une troupe homogène dont aucun membre ne tire la couverture à soi. C’est clairement le point fort du film, sans lesquels il ne s’agirait que d’un whodunit de plus, manquant de contemporanéité. Rian Johnson a semble-t-il voulu avant tout s’offrir une petite récréation, après son passage par le méga blockbuster, et n’a jamais cherché à déconstruire le genre, ce qui peut à la fois être vu comme une qualité, par sa modestie affichée, et comme une faiblesse, par cette incapacité à pousser le genre dans ses retranchements.

Reste le petit plaisir ludique de se creuser la tête tout le film pour essayer de trouver tout seul comme un grand le fin mot de l’histoire … en vain bien entendu. Ce qui sauve un peu le film de l’exercice trop scolaire qu’il est par ailleurs.

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