Les Magnétiques : Rencontre avec Vincent Maël Cardona

Auréolé du César du meilleur premier film, Vincent Maël Cardona a accepté un entretien téléphonique pour la sortie du son film Les Magnétiques en DVD. Philippe, jeune DJ en devenir, voit son monde chamboulé lorsqu’il tombe amoureux de la petite amie de son frère aîné mais se retrouve obligé de quitter son village natal pour effectuer son service militaire avant d’avoir pu avouer ses sentiments. C’est donc l’occasion de revenir sur une œuvre tout à fait étrange dans sa dramaturgie, mais pleine de qualités dans sa manière de dépeindre une époque, finalement pas si éloignée de la nôtre qu’on voudrait bien le croire. On sent un réalisateur passionné qui croit au médium dans lequel il œuvre et qui aime expliquer le sens de son travail comme vous le pourrez le voir ci-dessous.

Cet entretien accompagne la sortie DVD de votre film “Les Magnétiques”, avez-vous pu participer à son édition et quel a été votre rôle ?

J’aurais voulu, j’aurais aimé… J’avais fait position notamment sur d’éventuels bonus. J’aurais adoré pouvoir réaliser un commentaire audio, pas tout seul mais avec les différents chefs de poste. Malheureusement, on en n’a pas eu l’occasion. Ça s’est fait assez vite. J’étais déjà sur la préproduction de la série que je fais actuellement et donc je n’ai pas pu m’investir comme je l’aurais voulu sur le DVD.

Vous avez écrit le film avec un collectif, ce qui est normalement réservé à l’écriture télévisuelle, comment s’est organisé le travail ? Avez-vous rencontré des problèmes particuliers ?

Non, effectivement, c’est effectivement quelque chose de normalement réservé à la série. D’ailleurs je vois bien la différence vu que je suis en train de travailler sur une série présentement. La première chose, c’est le volume. S’il y a des équipes sur les séries, c’est pour encaisser la charge du travail. C’est moins nécessaire sur le long métrage, mais c’est un plaisir de retrouver tous les avantages de l’écriture collective : un cerveau collectif, une dynamique du travail de groupe… Sur la répartition, ce n’était pas très compliqué, car au départ, j’ai constitué cette équipe avec des amis dont je respectais le travail. Je leur avais demandé de m’aider à écrire mon histoire et chacun m’a apporté sa différence. On parlait des personnages et puis on se passait des scènes ou des bouts de texte. Après coup, on appliquait une sorte d’homogénéisation du texte.

Donc, c’est un film réellement écrit collectivement dans le sens où il n’y a pas un auteur qui a prévalu à la fin. Tout le monde a mis sa patte.

Oui voilà exactement. Bon après, je l’ai beaucoup réécrit au tournage et au montage donc cela fait beaucoup beaucoup de réécritures. C’est très important pour moi que les auteurs retrouvent un peu leur petit, la sensation des premières discussions à la fin. 

Dans la première partie du récit, le personnage principal est assez passif et n’a pas vraiment de but défini, est-ce que cela a pu poser problème pour trouver des financements ?

Quand vous dites “première partie”, ça serait jusqu’où ?

Je dirais jusqu’au moment où il part faire son service militaire…

Je ne sais pas mais c’est vrai que c’est des retours qu’on a souvent en commission sur la passivité et l’activité du personnage, mais qui sont aussi des ressentis de spectateurs… On accroche plus à des personnages actifs. En l’occurrence sur le film, je ne crois pas. D’ailleurs il n’y a pas eu tant de difficultés que ça. C’est plus un alignement de planètes et de disponibilité de production qui a fait qu’on a pris un certain temps avant de le faire. Ce qui a pu poser problème dans le financement, c’est de se demander de “quoi ça parle” et ce qu’on veut dire à travers ce film, ce qui a toujours été difficile d’expliquer clairement car il s’échappe en permanence. D’ailleurs, même aujourd’hui, alors qu’il est fini et que je suis allé le présenter en salles, avec les spectateurs, on parlait de ça. Il y a une sorte de malentendu entre une promesse : un film de reconstitution d’une époque, un film de bande… et le film en lui-même. Finalement, on se rend compte qu’il n’est pas exactement à cet endroit-là.

Cela rejoint ma question suivante puisque le film ne traite pas de la libération des ondes, ni d’un triangle amoureux entre frères, qu’est-ce qui vous intéressait particulièrement dans cette histoire ?

Il y a plusieurs choses mais si on veut rester au niveau du récit, ce qui m’intéressait, c’était comment le personnage de Philippe allait avoir besoin de tuer son frère pour exister lui-même… De prendre vraiment au sérieux cette question-là. De regarder ces deux frères presque du point de vue d’un botaniste. Pour que le petit arbre pousse, il faut couper le grand. C’est ce dilemme existentiel au niveau des personnages qui me semblait le sujet principal du film et de ce que je voulais dire. Néanmoins, ce n’est pas seulement ça. Si on avait eu envie de se concentrer uniquement sur la trajectoire de ces personnages, bon bah au fond, ça aurait été plus simple. Mais on voit bien que le film a quelque chose à dire sur l’époque, sur le temps, c’est un film d’époque. Sinon pourquoi la situer dans les années 80 ? Si vous voulez, pour moi il y a une notion un peu symbolique et d’une certaine manière, ce qui me plaisait c’était d’essayer d’utiliser cette histoire de frères pour dire quelque chose sur ce que nous avons vécu et ce que nous sommes en train de vivre, c’est-à-dire la mort d’une époque et l’épanouissement d’une nouvelle époque. Un monde ancien qui laisse la place à un monde nouveau. C’est très dur à expliquer, très dur à réaliser et finalement assez difficile à concevoir une fois le film terminé. Enfin, mon sentiment à moi, c’est que j’y suis parvenu.

Cela donne une profondeur supplémentaire au film d’une certaine manière…

C’est un premier film. J’avais déjà posé des jalons avec des courts métrages. On essaye tout le temps. Les films sont des prototypes. C’est pour ça que les conditions de visionnage sont importantes pour nous ! Si on vit l’expérience dans de mauvaises conditions, elle est faussée. Mon idée était de raconter l’histoire des deux frères et, à travers eux, de raconter l’histoire des deux mondes. Les personnages deviennent alors des symboles. Ils sont plus que l’histoire d’hommes…

Pour avoir une dimension symbolique…

J’aime beaucoup l’exemple de Bruegel. On voit bien qu’avec le nouveau monde, on s’éloigne de la sacralité de l’image. Avec Bruegel, si on prend le tableau des “chasseurs dans la neige” qui dominent une sorte de plaine où des enfants jouent. Si on prend ce tableau, on voit des juste des chasseurs mais c’est aussi un seuil avec une symbolique chargée. Dans le film, j’ai essayé de croire en cette idée et de le proposer aux autres.

De croire au pouvoir de l’image…

Oui, puisque d’une certaine manière, les personnages sont des signes comme les autres signes. Je crois au pouvoir du cinéma. Qu’est-ce qu’un film ? Ce n’est pas qu’une image mais une image en mouvement qui joue émotionnellement et intellectuellement. 

N’avez-vous jamais été tenté de plus relier l’histoire avec l’Histoire ? Ce que vous faites avec l’élection de Mitterrand par exemple.

Oui, je le fais peu mais je le fais un peu. C’était important aussi – chez Bruegel, on pourrait appeler ça de l’élégance, mais je pense que c’est autre chose – que ce ne soit pas ostensible. Chez Bruegel, cela peut très bien être une simple peinture. Ce n’est pas grave si on ne voit que des chasseurs et des petits enfants, c’est même très bien. Je ne voulais pas que ce soit trop démonstratif. Si c’est trop visible, cela ne fonctionne pas. C’est aussi simple que ça. Les mots que j’utilise pour expliquer ne sont pas ajustés. Je ne saurais pas vous expliquer ce que je ressens avec mes mots sur ce “changement de monde” parce qu’en même temps le monde et l’époque ne changent pas. Donc, j’essaye de mettre ce ressenti dans un film qui est un autre espace que celui des mots, sinon j’écrirais un livre et là c’est autre chose. Il y a une corrélation vraiment forte entre ce que vous appelez la petite histoire et la grande histoire. J’aime bien ces expressions. J’y souscris également. Mon histoire ne se passe pas là où ça se passe. Par exemple, Michael Hers sort un film qui s’appelle Les passagers de la Nuit et c’est intéressant de comparer nos deux films car ils sont très différents. Par exemple, mon histoire ne se passe pas à Paris alors que dans l’inconscient collectif, c’est là que ça se passe. C’est là que le président est élu, c’est là qu’il y a le pouvoir des décisions… Moi, je voulais précisément que mon histoire se passe là où à priori il ne se passe rien. C’est justement au niveau de l’intime que ça se passe. Ce sont pas des décisions politiques, du militantisme ou des actions historiques. C’est plutôt une histoire des individus puisqu’on est tous devenus de plus en plus individualistes. Si vous voulez pour moi l’histoire, c’est l’histoire de nos affects. Comment on s’aime ? comment on voit le monde ? Etcétéra.

C’est d’autant plus intéressant que le personnage principal n’arrive pas à communiquer avec celle qui aime et se retrouve obliger de passer par la musique…

Bon, il y a beaucoup de choses que je peux résumer en deux choses essentielles. D’abord il y a nous, l’emprise de la technologie sur nos vies avec notre utilisation des extensions technologiques pour exprimer le monde, nos sentiments, le monde….  Qui est en quelque sorte préfiguré dans le personnage de Philippe. Mais, c’est aussi la question de la prise de la parole, très importante puisqu’il s’agit d’un premier film. Le film est traversé par la question de la nécessité et de la difficulté de prendre la parole. Non pas dans le sens où c’est difficile de faire un premier film mais est-ce que ça vaut le coup ? N’est-ce pas indécent d’ajouter sa voix à l’ensemble des prises de parole ? Le personnage n’ose pas montrer sa médiocrité. Les mots sont trop petits pour exprimer ce qu’il a dans son cœur ou dans sa tête. Il y a quelque chose de douloureux et d’extrêmement concret.

Les musiques originales sont particulièrement marquantes dans le film, comment avez-vous travaillé avec le compositeur ?

Il y a beaucoup de musiques préexistantes. C’était important pour nous de faire entendre quelque chose de cette époque qui est incroyablement contemporain. C’est un son qui, dans sa couleur, sa mélancolie, son énergie, rejoint complétement des affects contemporains. On a demandé à David Sztanke, le compositeur, de nous faire une composition de musiques originales en contrepoint de ces musiques d’époque. Il devait nous faire une musique universelle, une musique de l’histoire, des sentiments, un peu comme un bout d’une autre musique de film existante. Ensuite, avec Pierre Bario le monteur son du film, on a fait déborder cette musique avec le son analogique afin que, le son dans sa globalité, épouse la sensorialité du personnage principal.

Le service militaire jouant un rôle important dans votre film, avez-vous une opinion sur le sujet à une époque où plusieurs hommes politiques parlent de le remettre en vigueur ?

Pas vraiment. Ce qui nous intéressait, c’est qu’il s’agissait d’un des moteurs les plus importants de ce monde d’avant. C’était une sorte de rite de passage pour les hommes, chose qui existe depuis la nuit des temps. Je pense que c’est une très bonne chose d’avoir supprimé le service militaire parce qu’on se rendait bien compte qu’au fur et à mesure, il était devenu inadapté à la société. Des générations entières d’hommes se retrouvaient là sans trop savoir pourquoi et en face, on ne savait pas trop quoi leur faire faire non plus. Ce fut un lieu d’émancipation pour certains, mais beaucoup connurent l’ennui, voire l’humiliation. Je ne souhaite pas du tout donner un côté nostalgique au service militaire dans le film. 

D’une certaine manière, on pourrait se dire que le personnage du grand frère aurait pu survivre et trouver un certain équilibre s’il avait fait son service militaire…

C’est surtout une occasion de départ, de voyage avec des opportunités de se réinventer. Le problème du personnage de Jérôme, et je viens d’un coin avec l’idée d’être loin de tout, c’est qu’il dit qu’il va partir alors qu’il ne partira jamais. C’est très intéressant, car c’est très humain.

Le naturel des acteurs est assez impressionnant. Jamais, ils ne nous sortent de l’époque dans laquelle est censée se dérouler le film. Comment avez-vous dirigé les acteurs pour arriver un tel résultat ?

Je ne voulais surtout pas qu’on essaye de faire comme c’était à l’époque et en même temps je ne voulais pas qu’ils parlent comme aujourd’hui. Donc, on improvisait pour sentir la justesse de la situation. Ensuite, on traduisait ça dans une langue, dans un vocabulaire pas vraiment d’époque mais d’aujourd’hui expurgé des tics de langage qui sont trop contemporains comme les “genre”, “du coup” afin de viser l’universel, ce qu’on a aussi essayé de faire avec les costumes. Avec les comédiens, on a regardé des films de cette époque qui pouvaient m’émouvoir : Passe ton BAC d’abord de Pialat, des documentaires avec Faits Divers ou Urgences de Depardon… J’essayais de leur transmettre ce qui pouvait m’émouvoir dans ces films. Les gens étaient différents et on a essayé de partager ce qu’il y avait de différent. Je crois beaucoup au fait que la direction d’acteur est d’abord une relation qu’on crée avec les comédiens. La direction d’acteur, c’est la qualité de cette relation.

Maintenant que vous avez gagné le césar du meilleur premier film, quels sont vos futurs projets ? Sentez-vous que cela fait une différence ?

Ça donne beaucoup de confiance pour essayer des choses. En plus, les César sont remis par des gens du métier qui ont eux-même arpentés ces chemins dangereux et sinueux. Parfois, on se compare à d’autres et on se dit qu’on n’y est pas du tout, mais ça, ça peut aider. Bien sûr, ça aide aussi au niveau des financeurs et des guichets qui vont moins hésiter à vous suivre. En l’occurrence, la série que je prépare pour cet été date d’avant ma nomination aux Césars. Mais, j’imagine que ça aidera lorsque j’essaierai de financer mon deuxième film que j’ai commencé à écrire.

Pouvez-vous nous dire de quoi parle ces deux projets ?

Le film c’est un peu trop tôt. Il peut encore partir dans plein de directions. Je n’ai pas écrit la série mais elle se passe au Havre dans le monde des Dockers. Avec là aussi un côté générationnel où les nouvelles générations sont beaucoup plus perméables à l’appât du gain, notamment avec l’arrivée de la drogue dans ces ports.

Propos recueillis par Léo Cohen le lundi 2 mai à Paris.

Remerciements à Vincent Maël Cardona pour sa passion et à Sandrine Hivert d’avoir permis cet entretien.

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