Rencontre avec Marc Herpoux – Partie 3 : Réussite et déceptions

Dans cette troisième partie de notre entretien fleuve sur la carrière de Marc Herpoux, nous allons aborder en détails la genèse et les méandres de la création de Pigalle, la nuit, série phare du Canal de la fin des années 2000, qui connaîtra un destin tragique avec l’annulation de sa deuxième saison malgré un beau succès critique en plus d’être plébiscité par les téléspectateurs de l’époque. Ces difficultés seront l’occasion pour Marc Herpoux de complètement revoir sa manière d’aborder l’écriture sérielle et d’amorcer sa carrière de formateur au CEEA.

Entre deux Ombres, dernier unitaire signé par Marc Herpoux et œuvre particulièrement mineure dans sa filmographie, viendra conclure cette partie. Nous analyserons ainsi ce qui n’a pas fonctionné dans le projet et ce qui aurait dû être fait pour qu’il soit réussi.

Le lien vers la première partie de l’entretien : Rencontre avec Marc Herpoux – 1ʳᵉ partie : Entre deux médiums

Le lien vers la seconde partie de l’entretien : Rencontre avec Marc Herpoux – Partie 2 : L’amorce d’une transition

Pigalle, la nuit

Synopsis : A Paris pour un voyage d’affaires, Thomas, un jeune français de Londres, croise une strip-teaseuse dans les rues de Pigalle. Persuadé qu’il s’agit de sa soeur Emma, il se met à sa recherche mais ne sait pas encore que l’attend une succession de mystères… 

Réalisateur : Hervé Hadmar, Scénario : Marc Herpoux, Hervé Hadmar, Producteur : Fabienne Servan-Schreiber et Jean-Pierre Fayet, Acteurs : Jalil Lespert, Simon Abkarian, Sarah Martins, Amelle Deutsch, Eric Ruf, Hubert Koundé, Archie Shepp…

Comment est venu le projet Pigalle ?

Pigalle au départ, c’est Canal qui s’intéresse à moi après l’Embrasement et Les Oubliées. Vera Peltekian qui n’était pas encore à HBO Max, mais à Canal m’appelle personnellement pour me rencontrer. C’est très étrange d’avoir un diffuseur qui t’appelle. Ce n’est pas du tout la même chose que lorsqu’un producteur le fait où c’est déjà plus habituel. Je me rends donc seul au siège de Canal. Ils me disent “on aime ton travail. Qu’est-ce que tu as à nous proposer, même sans producteur ?” Le truc, c’est que je n’ai pas de projet sur le moment et j’ai vite compris que les deux, trois que j’avais en stock ne les intéressaient pas. Ce fut donc un coup dans l’eau, mais il y avait malgré tout l’idée que Canal était intéressé par mon écriture. Ensuite, il y a Hervé qui me dit “Tu sais quoi ? J’ai déjà le titre de notre prochaine série. C’est là où je suis en ce moment, Pigalle ! Qu’est-ce que tu en penses ?” Et, c’est tout… C’est typiquement les délires à la Hervé. Néanmoins, ce qui me plaisait beaucoup dans sa proposition, c’est que je pouvais sortir du plot-driven (narration dans laquelle l’intrigue est le moteur de l’histoire). Je commençais déjà à avoir envie d’autres formes de narration, mais je ne vais jamais vraiment y arriver…  

Non, toutes tes séries sont du plot-driven sauf Sambre

Oui… Donc, je rencontre Hervé pour voir ce qu’on pourrait faire avec une série qui s’appelle “Pigalle”. En parallèle, on avait rencontré Christine de Bourbon Busset au festival de Luchon pour Les Oubliées. Elle venait de rentrer à Lincoln TV. À l’époque, c’était encore Fidélité TV. Elle nous dit “si vous avez un projet, venez nous voir.” Donc, on la rencontre avec cette idée de faire une série autour du quartier de Pigalle, sachant que Canal avait envie de travailler avec moi. C’est ainsi que vont naître les prémices de Pigalle, sauf que nous, c’est de l’Arena-driven (narration dans laquelle l’arène et l’univers sont le moteur de l’histoire) à la Deadwood qu’on a en tête. On commence donc à construire toute une guerre de territoires autour des deux boîtes de nuit, le Folies (tenu par Nadir interprété par Simon Abkarian) et le Paradise (tenu par Dimitri interprété par Eric Ruf). Et cette guerre devient notre axe. On propose le projet à Canal et ils sont super intéressés…

J’imagine que le projet rentrait un peu dans le côté HBO à la française “de la violence, du sexe et des personnages antipathiques”…

Exactement. C’était “violence et corruption” à l’époque. Canal nous a laissés développer ce qu’on avait envie de faire et nous sommes allés jusqu’à des synopsis développés. Je ne me souviens plus si c’était par épisode ou plus général. En tout cas, c’était très arena-driven.  

Est-ce que tu considères qu’aujourd’hui la série est character-driven (narration dans laquelle ce sont les personnages qui sont le moteur de l’histoire) ou arena-driven ?

Pigalle ? La série va devenir du plot-driven. Mais au début, c’était le cul entre deux chaises entre de l’arena et du character. Et il aurait fallu le pousser vers de l’arena

La série s’appelle Pigalle…

Voilà. Après, c’est vrai que ce n’était pas encore très clair. Il y avait un petit côté character-driven, mais ce n’était pas un frère qui cherche sa sœur ! Cette arche était l’obsession de Canal. Je me souviens très bien qu’on me répétait en boucle “quel est le fil rouge ?” Et nous, on n’arrêtait pas de dire que c’était la guerre entre les deux clubs. Mais eux continuaient “Non, mais on ne parle pas de ça. On parle du fil rouge !” On cherchait, mais on n’arrivait pas à trouver. Et au bout d’un moment, ils ont dégoté cette histoire autour de Thomas (interprété par Jalil Lespert) qui existait, mais de manière très secondaire. Là, ils nous disent que Thomas devrait revenir pour la première fois à Pigalle depuis des années et voir sa sœur disparaitre sous ses yeux. Je me souviens très bien de ce moment. Il manquait un truc fort au début de l’épisode, et je crois que c’est Véra Peltekian qui a proposé l’idée. L’idée est bonne, mais ça devenait une autre série. Et instinctivement, je le sens, mais je n’arrive pas à le formuler… et je n’arriverai jamais à le formuler. À force, je vais finir par lâcher pour ne pas avoir l’air du mec qui a un avis, le con qui bute, qui répète… Même Hervé commence à douter et me dit “Marc quand même, amène des arguments !” Je sentais que ça le dérangeait moins, il est plus plot-driven que moi. Mais, j’avais la sensation que ça ne collait pas : Pigalle, la nuit, un frère qui cherche sa sœur ? Non, c’est une guerre de territoire ! C’est une guerre de clubs ! Mais, je n’ai pas réussi à l’exprimer. C’est de cette expérience qu’est venu mon travail sur les moteurs narratifs. Je n’ai plus du tout pensé et écrit les séries de la même façon par la suite. Les séminaires vont naître de cette expérience. Je les partagerai ensuite aux élèves du CEEA (Conservatoire Européen d’Écriture Audiovisuel, formation de scénariste la plus reconnue en France), presque sur la demande de Patrick Vanetti (directeur du CEEA). C’est pourquoi je n’ai aucun mal à dire que Les Oubliées, ce n’est pas une série. Pigalle, en est déjà beaucoup plus une, mais il y a des soucis dedans. La série que nous avions en tête est là, mais en toile de fond, pas en premier plan.  

Lorsqu’Hervé Hadmar te propose cette idée de série sur Pigalle, j’imagine que vous ne saviez pas encore quel projet vous vouliez faire… Vous passez donc six mois sur place aux frais de la production. Qu’est-ce que cela vous a apporté ? Est-ce là que la série est née ? 

Oui, clairement. Certaines idées sont venues vite et d’autres pas du tout. Le personnage de Nadir était là très tôt. Le personnage de Fleur (interprété par Sarah Martins) aussi, mais pour elle, sa présence n’a rien à voir avec Pigalle. Pendant deux ans, j’avais travaillé dans une boîte de nuit qui faisait des spectacles érotiques, voire pornographiques avec des actrices et des acteurs pornos. J’avais donc déjà l’expérience d’un personnage ou plutôt d’une personne qui deviendra Fleur. Elle avait cette préoccupation de vieillir, de ne plus être celle qu’on va regarder, qu’on va contempler… J’aurais aimé aller plus loin avec ce personnage si Thomas n’avait pas pris toute la place. Il y avait plein de choses dans l’ambiance de Pigalle et du milieu de la nuit que je trouvais intéressantes à développer, moins suspense, moins plot… Mais à l’époque, ils avaient peur que le spectateur parte si jamais on ne lui donnait pas des enjeux forts. Cette peur est un peu moins présente aujourd’hui, mais à l’époque… S’il n’y avait pas un suspense avec des enjeux de vies ou de morts…

Le fameux meurtre dans le premier épisode pour lancer la série…

Exactement. On le voyait dans des séries comme Speakerine où on se demandait ce que venait foutre un meurtre là-dedans… Canal se disait que “juste” une guerre de territoire entre deux clubs bien définis, avec l’ancien et le nouveau Pigalle, ne suffirait pas. Pourtant, il y avait moyen de faire une série riche sans avoir besoin d’une sœur qui disparaît. Aujourd’hui, les diffuseurs ont d’autres craintes. La difficulté est de réussir à leur faire dépasser ces craintes… Et puis, le problème, ce n’étaient pas les gens que j’avais en face parce que Véra et Dominique étaient adorables, mais le poids de la structure de la chaîne… Ils peuvent se faire taper sur les doigts et risquer leur poste, donc ils sont dans une pensée “Bon, attends. Le tableau Excel nous dit que ce serait bien qu’il y ait une disparition ou un meurtre pour que ce soit plus fort…” Tout ça, pour moi, c’est du pipotage… 

Comment avez-vous géré ce forçage au chausse-pied d’une intrigue plot-driven au sein d’une série par nature arena-driven

Extrêmement compliqué… Le but était de réussir à faire vivre en arrière-plan tout ce qui était en avant-plan. Le travail de tissage était énorme. Même si on a bien préservé le personnage de Nadir, cette démarche a beaucoup nui aux autres personnages comme Fleur ou Sinh. J’ai plus tous les noms en tête, mais beaucoup ont été réduits, voire supprimés. C’est là qu’est venu la théorie des –driven. Une fois que tu pars sur du plot, t’es dans un suspense ou même en tant qu’auteur, tu ne peux pas – si tu fais ton travail correctement – te dire “je vais quitter mon protagoniste en train de chercher sa sœur pendant 20 minutes pour m’intéresser à d’autres personnages”. Ce n’est pas concevable ! Tu le sens quand tu es en train d’écrire l’épisode. Tu te rends bien compte qu’il faut revenir sur Thomas. Tu es dans 24h Chrono, pas Mad Men ! Sauf que dès qu’on revient sur Thomas, c’est du temps pris sur les autres.  

Et puis, l’enquête de Thomas n’est pas le plus intéressant à suivre…

Le travail que j’ai fait par la suite vient de là. Je me suis rendu compte qu’intuitivement, j’avais eu raison. Toutes les personnes qui regardaient la série disaient “Ce que je retiens de la série, c’est Nadir, Alice, Fleur…” et personne ne parlait de Thomas. Pourtant, Jalil Lespert avait fait un super boulot et Hervé l’avait bien filmé. L’intrigue tenait. Elle était un peu loufoque et ressemblait à ce qu’on avait fait avec Les Oubliées. Je me demandais donc d’où venait le problème ? Il venait du fait que ce n’était pas l’identité de la série. En fin de compte, les gens ont retenu tout ce qui faisait l’identité de la série au départ et pas ce qui a été greffé dessus. C’est là que je me suis dit “quand tu pars sur du plot, tu pars sur du plot !” Le problème dans Pigalle, c’est que la série n’était pas faite pour ça. Qu’est-ce qu’on avait à dire sur Thomas ? Pas grand chose. La série n’a pas été pensée pour lui alors que c’était le cas de Janvier dans Les Oubliées. Ce n’était pas le portrait de Thomas, mais celui de Pigalle. C’est là que tu vois comment la greffe s’est mal faite et comment elle ne pouvait pas bien se faire. Donc, quand j’ai théorisé tout ça, c’était une façon de me dire “le problème ne vient pas de moi. Ce n’est pas moi qui n’ai pas été original ou mal pensé la structure…” La série avait une identité et on nous a entraînés vers une autre identité. Tu ne peux pas toucher le cœur de l’identité de ta série sans la dénaturer. Dans ces cas-là, il faut savoir dire non et expliquer pourquoi.

Je l’ai vécu en direct avec un autre projet produit par Thierry Ardisson et Nora Melhli – qui a aujourd’hui sa propre boîte de production Alef One – avec qui ça s’est très bien passé. Il y avait M6 dans la boucle. On avait développé le projet pendant un an et demi. Ils ont été jusqu’à développer un pilote. Le projet finit néanmoins par remonter plus haut et on commence à nous demander de retoucher des choses. Moi, je suis ouvert, mais ce qu’ils demandent, c’est du plot alors que la série était clairement du character. C’est là que je suis content d’avoir eu cette première expérience avec Pigalle. J’ai pu expliquer pourquoi ils avaient tort, et Thierry et Nora m’ont soutenu suite à mon explication, alors qu’au début, ils étaient plutôt “Marc, à toi te faire un petit effort.” Donc, ils se tournent vers M6 en leur demandant ce qu’ils en pensent. Les gens de la chaîne sont aussi d’accord, mais ils ne vont pas faire la série parce qu’il était hors de question qu’ils restent sur du chacracter. Thierry et Nora ne m’en ont pas du tout voulu. Je pense que si je n’avais pas pu leur expliquer, ils m’auraient reproché de ne pas avoir fait l’effort. Ce travail sur les moteurs m’a donc énormément aidé. À la base, ce n’était pas fait pour des séminaires, mais pour pouvoir défendre mes projets. Et même vis-à-vis de moi, ce travail m’a permis de savoir : ça, je peux toucher et ça, je ne peux pas toucher. Pigalle a été une vraie école. 

La série n’est pas totalement du plot-driven puisqu’à de nombreuses reprises, vous quittez Thomas pour vous intéresser à d’autres personnages. Il y a une sorte d’entre les deux que vous arrivez à tenir en liant l’enquête au destin de ces personnages. On a l’impression d’être devant un projet hybride un peu étrange, mais toujours très plaisant à regarder. 

La construction de la série a été un gigantesque casse-tête. On était obligé de traiter Pigalle ! La série s’appelle quand même Pigalle et c’est là-dessus qu’on l’a vendu. En même temps, on a cette intrigue qui prend énormément de place. Donc, la moindre des choses, c’était de les lier au maximum, quitte à faire des trucs un peu tirés par les cheveux. Il y avait aussi l’envie de raconter quelque chose à l’intérieur des épisodes. On essayait d’avoir des points d’acmé, des moments émotionnels à la fin de chaque épisode. Maintenant, je maîtrise mieux cette mécanique, mais à l’époque, j’apprenais encore beaucoup. Donc, j’ai regardé comment tous les auteurs que j’admirais pouvaient faire et j’essayais d’arriver à leur niveau. D’ailleurs, je le faisais avec Hervé, c’était un travail commun. Et pour le coup, on n’était pas trop de deux. Là où Canal a été cool, c’est qu’ils ont accepté qu’on reparte sur nos envies de fantastique, comme dans Les Oubliées. On va donc prendre ce personnage de Thomas et le faire en glisser petit à petit dans un monde fantastique, complètement dingue. Sur ce point, ils nous ont laissé beaucoup de libertés, notamment sur la création de toute l’imagerie de Pigalle avec le personnage d’Alice et son miroir pour jouer avec Alice au pays des Merveilles. On voulait aller à fond dans le conte. 

Certains passages oniriques peuvent faire penser à du David Lynch. 

Exactement, Lynch était d’ailleurs une de ses références majeures. Il y avait aussi le côté burlesque de Baz Luhrmann qui a été cité, mais il fallait y aller et Hervé s’est dit que ça allait être too much. Il avait peur que ça nuise au projet. Canal nous faisait confiance, on ne pouvait pas se permettre de partir en cacahuètes. Le développement fut riche d’enseignements. Je regrette juste qu’on n’ait pas pu faire le projet qu’on avait en tête à l’époque. Maintenant, pour être humble, est-ce qu’on aurait été capable de le faire ? Ce n’est pas sûr. L’arena-driven, c’est tellement compliqué à écrire qu’on aurait pu se louper. Le problème, c’est qu’on ne peut pas savoir parce qu’avec le plot-driven, au moins tu te rattaches à quelque chose que tu maîtrises et que tout le monde maîtrise. C’est la raison pour laquelle toutes les personnes impliquées avaient envie que la série bifurque vers le plot.

Quand on regarde la série aujourd’hui, à l’aune des questions de diversité et de représentation qui traversent l’audiovisuel mondial et français, on se dit que Pigalle était en avance sur son temps…

Très clairement ! Précurseur même ! Les journalistes de l’époque l’avaient relevé et pas tellement la chaîne ou la prod’. Au départ, c’était venu de nous, mais pas parce qu’on pensait “diversité”. Il suffisait d’observer le quartier pour voir cette diversité, pas seulement au niveau de la couleur de peau, mais aussi des orientations sexuelles, du genre… ou même des classes sociales ! Tu avais de tout ! J’aurais aimé qu’il y ait une saison 2 pour pouvoir approfondir cette pluralité sociale. Aujourd’hui, on dirait que « c’est fait exprès »… 

Si la série sortait aujourd’hui, elle pourrait être qualifiée de Woke…

Exactement, en disant “oui, c’est sur Netflix ou sur Disney, c’est de la commande…”  Alors que pas du tout ! Au contraire, à l’époque, ce n’était tellement pas le cas… Aujourd’hui, travailler sur ce genre de projets me tenterait presque moins puisqu’on rentrerait dans quelque chose de plus conventionnel. Je pense qu’il y a d’autres choses à provoquer de nos jours. Par exemple, quand j’ai voulu faire une nouvelle adaptation des Misérables coécrite avec mon amie Sheila O’Connor, avec Elephant à la production et Jean Xavier de Lestrade à la réalisation, personne n’en a voulu. On gardait Jean Valjean, Fantine… mais on voulait faire la série aujourd’hui et pas au XIXᵉ siècle : cette version, tout le monde allait être d’accord pour la financer. Faire une adaptation moderne en disant que l’œuvre de Victor Hugo est encore valable aujourd’hui et se poser la question de qui est le Javert d’aujourd’hui, le Thénardier, le Valjean, la Fantine… Là, ça fait flipper… C’est très intéressant de voir que sur certains points la télévision s’est ouverte, mais que sur la question sociale, ce n’est absolument pas le cas ! Elle a très peur de montrer la misère, de représenter la misère alors une série qui s’appelle les Misérables…  

Comment est venue l’implication d’Archie Shepp (interprète du personnage de Max) dans la série ? Aviez-vous écrit pour lui ?

Non, pas du tout. Le personnage tel qu’incarné par Archie Shepp était là dès le début, mais on ne pensait pas du tout à lui. Je crois que c’est venu de Jalil Lespert qui, en tant que fan de jazz, connaissait Archie Shepp. Il en a parlé dans une discussion et Hervé, lui aussi gros fan de jazz, qui s’est dit qu’il pourrait tout à fait jouer le rôle de Max. Il y avait plus de dialogues au début, mais on les a gommés parce qu’il avait un fort accent américain. Archie Shepp véhiculait un truc avec lui. Il y avait toute une aura autour du personnage. C’était une très bonne idée ! 

Même si Pigalle est un beau succès critique et public et que vous travaillez sur la saison deux pendant deux ans…

Deux ans et demi même…

… Canal décide d’annuler la série. Quelles sont pour toi les raisons de cette décision ?

La raison officielle, c’est un différend de ligne éditoriale. La raison plus officieuse. Très sincèrement, je ne la connais pas. Dans le sens où je n’ai pas de pistes fiables sur lesquelles je peux m’appuyer, pour donner une réponse claire. Il y a plusieurs raisons en vérité. En premier lieu, ils avaient un problème avec notre envie d’abandon du plot pour revenir à de l’arena. Nous, on voulait traiter la prostitution, puisqu’on n’avait quasiment pas abordé le sujet dans la saison 1, sauf qu’on ne voulait pas aller dans le glauque. Or, c’était quand même leur ligne, que ce soit La Commune, Braquo ou Maison Close… Ils nous encourageaient à surenchérir, mais on avait envie de rester dans un truc féerique en arena… Quand ils disent qu’il y a eu des différents éditoriaux, c’est une façon polie de dire que le projet ne leur plaisait plus. Et puis je reprends la phrase de Fabrice de La Patellière “il n’y a pas un besoin impératif de saison deux.” Pour eux, il y a une saison, elle est bouclée : à la fin, il a retrouvé sa sœur… Si on avait proposé quelque chose dans la ligne Canal, comme l’a fait un Abdel Raouf Dafri avec Braquo, ils auraient peut-être renouvelé la série, mais ce n’était pas du tout ce qu’on avait envie de faire. Ce n’était pas le cas en saison 1, alors encore moins en saison deux, quand on a vu tous les problèmes que ça posait. En plus, Christine de Bourbon Busset nous a soutenus jusqu’au bout. Elle a toujours été très classe avec nous et sur ce coup, elle nous a défendus bec et ongle. Je tiens quand même à le dire ! Quand un producteur te défend, il faut lui rendre hommage. Elle y croyait et elle a été la première à s’effondrer. Elle a été presque plus touchée que nous émotionnellement. Hervé et moi, on avait une capacité plus forte à encaisser parce qu’à force d’écrire des scénarios qui ne se font pas, tu t’endurcis le cuir. Elle, pas autant. Et en plus, Canal a mis un temps fou à se décider. On était quasiment en train de rentrer en préparation quand ils ont dit non. Il y avait quatre dialogués et quatre traitements ! Donc oui, la nouvelle a été un coup très dur. Après, notre façon de faire avec Hervé, c’était de très vite refoutre le nez dans un autre projet pour passer à autre chose. Sinon, tu ressasses et ce n’est pas bon.

Qu’est-ce qui était prévu pour la saison deux ?  

C’est dur de m’en rappeler comme ça… Je me souviens qu’il y avait un personnage qu’on avait envie de…  

J’imagine qu’il y avait une nouvelle personne qui reprenait la tête du Paradise ?  

Oui, c’est ça ! C’était une femme russe à la tête du Paradise avec l’envie de créer un personnage de femme fatale, de mante religieuse et de mettre Nadir face à elle. Lui qui est très paternaliste avec “ses filles”, à l’ancienne, sensible au charme des femmes. Il se voit touché dans son point faible et se retrouve devant la personne qu’il ne pourra jamais détruire parce que ça lui ferait trop mal. C’était aussi le début de ce ressentiment très fort dans la société qu’on a aujourd’hui avec la montée de l’extrême droite. On avait donc envie d’avoir un personnage comme un Dupont Lajoie avec Olivier Gourmet, un acteur exceptionnel qui jouera finalement dans Sambre. Ce personnage était dans une association de quartier et il essayait de monter tout un tas de gens contre Nadir. Évidemment, il se sentait plus à l’aise au Paradise dans cet univers violent et capitonné, que dans l’ambiance plus populo et à l’ancienne de Nadir. À un moment, Nadir et ses sbires devaient aussi élaborer un casse pour faire chuter le Paradise. Et puis, on voulait donner beaucoup plus de place à l’acteur qui jouait le transgenre parce qu’il était vachement bien. C’était une peine pour nous. Il aurait pu avoir un rôle majeur en tant que transgenre, ce qui allait tellement bien avec Pigalle. Je ne me souviens plus de tout, mais c’est un peu ce qui me reste… D’ailleurs, je crois qu’Hervé avait rendu publique les scénarios. Ils doivent être encore trouvables.

Pendant un temps, il était question d’un projet de remake américain par le créateur de Dexter…

(*rires*) Je ne peux pas te dire… J’ai lu le projet. Je n’ai pas compris ce qu’ils voulaient faire. Déjà Pigalle, tu ne peux pas le transposer. Donc, le producteur que j’avais rencontré avait décidé que la série se passerait à Las Vegas. Il voulait faire un parallèle entre Pigalle et Las Vegas… Bon, pourquoi pas… Mais quand tu lisais le projet, la série partait complètement ailleurs avec du trafic sexuel, du trafic de drogues et enfin d’armes… Bref, je ne voyais aucun rapport avec Pigalle. Le projet est tombé à l’eau, c’est certain, mais je n’ai jamais compris pourquoi ils avaient acheté les droits pour faire un remake alors que ce qu’ils avaient développé était juste une autre série.

Entre deux Ombres

Synopsis : Franck Felman vit à la montagne avec son fils de dix ans, Sylvain, un enfant non-voyant. Depuis un an, Franck vit dans le mensonge n’osant avouer à Sylvain la mort de sa mère. Il fait alors appel à Betty, une jeune femme dépressive s’occupant d’enfants aveugles, qui s’installe près de leur maison. Un lien très fort se noue entre le jeune garçon et son éducatrice qui va bientôt découvrir que le père de famille cache bien d’autres terrifiants secrets…

Réalisateur : Philippe Venault, Scénario : Marc Herpoux et Sébastien Thibaudeau, Producteur : Jean-Pierre Fayer, Acteurs : Annelise Hesme, Michel Vuillermoz…

Quelle est la genèse du film puisque tu disais que c’était un projet plus ancien ? Était-ce une commande ?  

Ah non, pour le coup, c’est vraiment un projet personnel entre Sébastien Thibaudeau et moi. C’était le tout premier scénario que j’ai écrit avec lui et il était resté dans un tiroir pendant des années. La première mouture date d’avant Les Irréductibles. C’est en pitchant le projet au cours d’une discussion avec Jean-Pierre Fayer (producteur chez Cinétévé) qu’il commence à s’y intéresser. Je lui envoie le scénario d’origine vieux de plusieurs années et il aime beaucoup. Donc, on commence à retravailler le projet qui va finalement se faire, sauf qu’il n’était pas fait pour la télévision… C’était du Hitchcock ! Il aurait fallu un budget plus conséquent avec un esthète à la tête du projet et une sortie en salles… Mais ce constat, je ne l’ai pas vu venir pendant toute la préparation. Aujourd’hui, ce genre de projet irait sur les plateformes pour faire un vrai Thriller, une sorte de Fenêtre sur Cour avec des allers-retours entre la maison et la petite dépendance de ce gamin aveugle… Il y avait moyen de faire un bon film, mais pas avec ce calibrage France 3. Le film que j’ai vu n’a rien à voir avec le scénario qu’on a écrit avec Sébastien. Quand je dis ça, le scénario est totalement respecté… sauf la fin modifiée et raccourcie. Mais je ne retrouve pas l’esprit de notre projet. Je n’ai pas envie de jeter la pierre au réalisateur. C’est juste qu’il ne fallait pas faire le film dans ces conditions. Le film qu’il fallait faire était plus cher avec quelqu’un d’autre à la tête du projet. Aujourd’hui, ce serait un unitaire Netflix.  

Le film commence comme un film de genre et on est toujours à la lisière, sans jamais vraiment rentrer dedans. 

Exactement. C’est un thriller à la lisière du fantastique. Cet aspect implique d’avoir une réalisation dans cet esprit, mais les choix qui ont été faits étaient tous axés sur les personnages, la direction d’acteurs, sur quelque chose de très “drame”… Alors que ce n’était pas du tout du drame, c’était un pur Thriller ! Ma référence et une de mes obsessions, c’était Les yeux sans visage de Franju… On en est loin dans le film. J’ai là aussi beaucoup appris. Ce n’est pas parce qu’un producteur te dit “on le fait !”, qu’il faut le faire. Il faut se poser des questions avant : comment on le fait ? Qui le réalise ? Avec quel budget ? Mon erreur a été de m’être totalement désintéressé du projet. “Ah, tu veux le faire Jean-Pierre ? On signe génial !” J’étais très sincère, j’avais beaucoup d’engouement, et j’ai laissé faire le producteur. Lui a une idée, mais ce n’est pas forcément celle que tu as en tête. Cette expérience m’a enseigné qu’il fallait défendre ses projets jusqu’au bout sans rien lâcher.

Dans le cas où le scénario t’intéresse encore…

Oui, mais je n’ai jamais écrit de scénario que j’ai abandonné par la suite. C’est pour ça que je m’en suis voulu. Je me suis dit “c’est ton scénario, tu le portes et tu le défends jusqu’à la fin !”. Après, c’est tout un travail de maintien du rapport de force. C’est la raison pour laquelle je n’écris pas de dialogué tant que je n’ai pas le réalisateur. Je ne fais pas ça par mauvais état d’esprit, mais parce que je considère que cette exigence fait partie de mon job. Je dois accompagner mes projets jusqu’au bout sans forcément empiéter sur le travail du réalisateur. Parfois, ce n’est pas ce que j’avais en tête, mais c’est bien. Je ne suis pas en train de dire que mes idées sont toujours la meilleure voie à prendre. Le but, c’est de faire en sorte que la production se passe dans de bonnes conditions. Et là, Entre deux ombres, j’ai lâché trop tôt.  

Dans la prochaine partie de l’entretien, nous aborderons Signature, étrange projet France TV à la fois proche et éloigné de leurs productions habituelles, ainsi que la première saison des Témoins. 

De très chaleureux remerciements à Marc Herpoux pour sa gentillesse, sa générosité et son implication soutenue dans cette petite aventure.

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