Le Sel des Larmes : Précieuses ébènes…

Le lit de la vierge, Elle a passé tant d’heures sous les sunlights…, La frontière de l’aube, La jalousie… Depuis le courant des années 60, les films réguliers de Philippe Garrel déclinent leurs motifs avec une inédite et haptique beauté, semblant comme appartenir à un autre temps. Réalisateur rigoureux, tournant le plus souvent ses longs-métrages aux soins d’un somptueux et charbonneux Noir et Blanc, Garrel-père est à la fois l’un des plus importants francs-tireurs du Cinéma de la Nouvelle Vague en même temps qu’un artiste en marge opiné et en grande partie apprécié des publics cinéphiles ; éminemment parisien, fort de créations expérimentales telles que le sublime Le Révélateur ou La Cicatrice intérieure à l’aube de sa carrière, le cinéma garrelien tire de ses lieux communs de magnifiques éclats, transformant ses rencontres, ses promenades, ses amours et ses visages comme autant de cinégénies formant chacune d’entre elles de joliment poétiques bribes visuelles…

Fraîchement sorti sur nos écrans en cet été 2020, que retenir du Sel des Larmes ? Énième amourette contrariée filmée avec maturation par Philippe Garrel, ledit nouveau métrage esquisse avec précision et continuité le parcours de Luc (Logann Antuofermo, impeccable de justesse), jeune et futur ébéniste évoluant sous nos yeux au gré de trois rencontres féminines qui lui seront – parfois à son corps défendant, parfois délibérément – déterminantes. D’abord Djemila (Oulaya Amamra), jeune femme épiée d’un regard volé par Luc au détour d’un arrêt de bus suburbain ; puis Geneviève (Louise Chevillotte, déjà vue et contemplée dans le beau L’amant d’un jour…), amour de jeunesse retrouvée lors du séjour provincial du jeune homme chez son père ; enfin Betsy (Souheila Yacoub), rencontre faussement fortuite qui accompagnera Luc jusqu’au soir du métrage.

En un mot comme en mille Philippe Garrel bénéficie d’un don salutaire dans sa manière de sublimer ses acteurs… et surtout ses actrices ! Subtilement filmé et interprété, Le Sel des Larmes frappe par la beauté de ses figures féminines, moins proches de l’égérie ou de l’icône abstraite que du portrait ou du texte pictural. Entre une divine Oulaya Amamra aux grands yeux noirs et au visage juvénile parachevé d’une longue chevelure de jais, une Louise Chevillotte malicieuse et pétillante de rousseur arborant sa blancheur sans impudeur ni vergogne et une Souheila Yacoub resplendissante de grâce et de caractère meurtris, Philippe Garrel est de ces hommes capables d’insuffler une familiarité sensuelle proche du rêve transi de bohème et de sentiments… Sa caméra est raide, extatique et marmoréenne dans le même mouvement de poésie et de brillance contrastées.

L’image est encore – et inlassablement – noire et blanche, les microcosmes parisiens sont légion tout en semblant comme en orbite du commun des mortels, le montage simple dans sa linéarité d’ensemble (jouant en paradoxe et de manière sporadique de ses belles ellipses…), l’histoire élémentaire, mais chère… Le Sel des Larmes est l’une des grandes réussites de Philippe Garrel de ces vingt dernières années, poème sensuel et singulier dessinant sa trajectoire vers d’innombrables universalités : il sera de bon ton, selon chaque spectateur et spectatrice, de s’y reconnaître ou non.

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