Les Olympiades : L’aire du temps…

À chaque film, à travers chaque genre qu’il explore, le cinéma de Jacques Audiard semble en permanence capable de se réinventer. Du roman d’un tricheur raconté avec un sens redoutable de l’épopée constitué par Un héros très discret au remake surpuissant et hautement musical de De Battre mon Cœur s’est arrêté (version flamboyante du Fingers de James Toback, ndlr) en passant par le mélodramatique De Rouille et d’Os puis par le remarquable western que représente Les Frères Sisters, chaque long-métrage du fils du célèbre dialoguiste Michel Audiard tire le meilleur parti du milieu qu’il aborde et des thèmes qu’il appréhende. C’est avec une impatience non-feinte que nous attendions sa dernière création cinématographique aujourd’hui présentée en compétition officielle du 74ème Festival de Cannes : Les Olympiades, morceau filmique typiquement parisien tenant lieu dans le quartier moderne du même nom, non loin de l’Université de Tolbiac et de la Porte de Choisy…

D’apparence moins ample, moins romancée du moins que les précédents opus du réalisateur français et certainement plus inclassable, Les Olympiades est le fruit d’une adaptation de bande-dessinée co-écrite (entre autres) par Léa Mysius (réalisatrice du très beau Ava) et Céline Sciamma (cinéaste responsable de Naissance des Pieuvres ou encore de Bande de Filles) articulée autour de trois personnages aux caractères bien trempés : d’une part l’intempestive Emilie Wang (Lucie Zhang), jeune téléprospectrice d’origine asiatique désirable et désireuse d’amour et de passions charnelles vivant dans l’appartement de sa grand-mère sous le signe de l’oisiveté ; d’autre part le pontifiant Camille Germain (Makita Samba), futur doctorant ès lettres partageant l’intimité de la caractérielle Emilie et parlant comme un livre au grand dam de son père et de sa soeur cadette ; enfin la vulnérable Nora Ligier (Noémie Merlant), étudiante en droit victime de sa troublante ressemblance avec une escort girl d’un site pornographique qui va croiser la route du brillant mais non moins volage Camille dans les locaux d’une agence immobilière…

Un pitch pareil, autant concentré sur la psychologie de son trio de personnages et si peu sur leurs pérégrinations (un très gros pourcentage des séquences dudit film fut réalisé en intérieurs, privilégiant les situations à leur dramatisation) fait moins penser à du Jacques Audiard qu’à du Philippe Garrel… d’autant plus que Les Olympiades partage avec le cinéma de l’auteur de La Jalousie et du Sel des Larmes une esthétique similaire, arborant un Noir et Blanc superbement contrasté mettant en valeur tout un pan du 13ème arrondissement parisien. Audiard parvient à retranscrire le métissage ethnique du quartier au détour de ses trois figures principales, tout en captant l’essence de son matériau originel : découpage astucieux, utilisation du split-screen, usage fonctionnel des dialogues souvent brefs et illustratifs, gamme de gris saturée évoquant l’encre de chine… Il s’agit bel et bien d’une bande-dessinée s’animant sous nos yeux de spectateurs avides de cinéma rafraîchissant, d’un monde auscultant toutes les préoccupations du monde moderne sur un mode doux-amer : inconséquence des rapports amoureux quelque soit la classe sociale concernée, méfaits des réseaux sociaux et des applications de rencontre, peinture de l’immobilier métropolitain (déjà très présent, mais traité d’une toute autre manière dans De Battre mon Cœur s’est arrêté…) et difficulté à joindre les deux bouts pour les étudiants parisiens…

Faussement léger, étrangement fédérateur tout en cultivant son ethnocentrisme parisien avec une savoureuse stylisation visuelle (le Noir et Blanc sied de ce point de vue parfaitement aux grandes barres d’immeuble formant le quartier titulaire…), Les Olympiades montre derechef la formidable adaptabilité de son réalisateur, décidément aussi à l’aise lorsqu’il tourne une œuvre de cinéma proche de la chronique sociétale (c’est le cas ici même…) que lorsqu’il s’attèle à des sujets plus traditionnels voire plus mainstreams (le viscéral Un Prophète, le littéraire Les Frères Sisters…). Libre, sexy et non dénué d’humour, le neuvième et dernier film de Jacques Audiard est l’une des (très) belles surprises de cet estival cannois pour le moins porteur de grands talents d’ores et déjà confirmés. Superbe !

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