L’Origine du Monde : Entretien avec Laurent Lafitte.

Laurent Lafitte n’est pas une « star » ou une tête d’affiche, mais depuis quelques années une valeur sûre du cinéma français. Repéré dans Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet, formidable dans L’Heure de la Sortie de Sébastien Marnier, troublant dans K.O, le comédien passe le pas de la mise en scène en adaptant pour le cinéma une pièce de théâtre, L’Origine du Monde, écrite par Sébastien Thiéry.
L’histoire de Jean-Louis qui réalise en rentrant chez lui que son cœur s’est arrêté. Plus un seul battement dans sa poitrine, aucun pouls, rien. Pourtant, il est conscient, il parle, se déplace. Est-il encore vivant ? Est-il déjà mort ? Ni son ami vétérinaire Michel, ni sa femme Valérie ne trouvent d’explication à cet étrange phénomène. Alors que Jean-Louis panique, Valérie se tourne vers Margaux, sa coach de vie, un peu gourou, pas tout à fait marabout, mais très connectée aux forces occultes. Et elle a une solution qui va mettre Jean-Louis face au tabou ultime… 
À l’occasion de la présentation du film en avant-première lors de la 7e édition du Festival du Cinéma et de la Musique de La Baule, nous avons rencontré le réalisateur/acteur pour comprendre enfin L’Origine du Monde.

C’est votre première derrière la caméra. Quel a été le déclencheur pour passer à la mise en scène d’un film pour le cinéma ?

Laurent Lafitte : J’ai toujours souhaité mettre en scène, c’était un désir très fort. Je ne voulais pas passer par la case court-métrage, format que je trouve très difficile et rarement réussi, donc je voulais m’épargner cela. Du coup, il fallait que j’apprenne le fonctionnement d’un plateau. J’ai senti que le moment était venu, mon expérience en tant qu’acteur m’a appris à appréhender la mise en scène auprès de mes différentes collaborations. 

Qu’est-ce qui vous attiré à vouloir adapter la pièce de Sebastien Thièry, L’Origine du Monde ?

J’ai énormément ri lors de sa découverte. C’est vraiment un désir de comédie au départ. Beaucoup de choses me font rire, mais rarement rire aux éclats. C’est rare donc que je rie aux éclats dans une salle, mais ce fut le cas avec L’Origine du Monde. Ça m’a donc questionné sur mon approche de la pièce, ce qui m’avait plu et surtout autant fait rire. J’ai senti alors tous les niveaux de lecture qui me touchaient, que j’avais envie de développer dans l’adaptation. J’ai commencé un travail d’appropriation de la pièce de Sébastien Thièry. Puis après quand les images viennent d’elles-mêmes, que le projet soit si fluide, presque obsessionnel, c’est là qu’il faut y aller. 

Comment s’est déroulée l’adaptation, l’appropriation de la pièce ?

Cela a été assez rapide parce que, entre le moment où j’ai acheté les droits de la pièce et commencé l’écriture de l’adaptation, il s’est passé deux ans. J’avais beaucoup de projets en tant qu’acteur et donc peu de temps pour m’y mettre. Mais j’y réfléchissais beaucoup, donc dès le début de l’écriture, ce fut fluide. Je savais quoi mettre, ce que je voulais absolument conserver et enlever/alléger, l’adaptation a été assez rapide. 

Le film s’appuie beaucoup sur les ruptures de ton passant du sérieux à la comédie pour se dévoiler être un drame assez triste. Comment avez-vous manié cette orchestration ?

C’est un fait de la pièce avant tout. Mais ensuite, j’ai fait attention à ce que les acteurs jouent tout au premier degré et ne prennent jamais en charge le comique des situations. Les situations écrites par Sébastien dans la pièce et celle ajoutées pour le film étaient suffisamment drôles pour ne pas en rajouter, de faire des galipettes. Pour moi, le film est un drame qui allait faire rire, mais dans l’approche, il fallait l’incarner comme un drame. 

Dans ces temps un peu prude, vous focalisez votre film sur « L’Origine du Monde », un sujet loin d’être simple à présenter et à traiter. Vous aviez des craintes sur le sujet, sa teneur et surtout sur l’accueil et l’interprétation par le public ?

Non, je n’ai pas ce genre de craintes. Ma seule crainte est de ne pas avoir le film imaginé et attendu. C’est la seule crainte quand je travaille. Après, j’ai envie que le film plaise et ait du succès. J’ai envie que le public rigole et soit hilare dans les salles. C’est un espoir et non une crainte. J’ai l’espoir que le film plaise. 
J’espère vraiment que les gens vont se marrer. Après, quand on parle du film et qu’on se dit « Tiens pourquoi telle séquence m’a choqué » « Tiens pourquoi ça m’a fait autant rire, mais en même temps mis mal à l’aise ?», c’est cela que je trouve intéressant au cinéma et dans l’art en général si je veux être un peu grandiloquent. C’est ce que cela provoque. 

Le film tient un sujet profond, il se questionne sur l’histoire de Jean-Louis (incarné par Laurent Lafitte). Qui est-il ? D’où vient-il ? Les réponses sont alors inattendues dans la dernière partie du film. 

C’est un film sur les secrets de famille. Ce qui est fascinant avec ce sujet, outre de ne pas les connaître, c’est d’en subir les conséquences. Ça m’a toujours fasciné. Pourquoi un secret de famille empêche quelqu’un d’avancer ? Quel est l’héritage mémoriel ou peut-être même cellulaire, car on parle de mémoire cellulaire qui se transmet de génération en génération, c’est le cœur (c’est le cas de le dire) du film. 

La pudeur du fils face à leur mère est également un point important du film.

On a tous ce tabou. Le tabou n’est pas le sexe de la femme, sinon le film serait misogyne, c’est le sexe de la mère qui est le tabou. Et c’est vrai que le sexe des parents généralement est un sexe asexué dans notre imaginaire. Sauf que nous sommes le fruit d’un rapport sexuel. Donc il y a toutes ses contradictions qu’on a dans la tête, qui plus est des sexes, pas ceux de nos parents, mais ceux de nos partenaires, deviennent des endroits de désirs (rire). Je ne vais pas refaire Freud, mais tout de même, il y’a quelque chose de freudien dans l’histoire. C’est cela qui est marrant, de se frotter à des tabous et d’en faire des comédies. 

Ce manque de réponses de la part de sa mère, c’est finalement ce qui l’empêche d’être en tant que personne.

Le problème de Jean-Louis est de ne pas avoir posé les questions. Parce que quand il va chercher les réponses, il les obtient dans le film. Pour avoir les réponses, il faut se confronter aux questions. En famille, on aime généralement bien installer des Statu-Quo qui font que personne n’est dérangé, on continue d’avancer, mal, mais on avance sans faire face à certains problèmes. Pas dans toutes les familles, mais tout de même dans la plupart. C’est également valable dans le couple, dans les cercles amicaux, c’est valable pour tous les rapports humains quand on ne fait pas face aux vraies questions.

Parce que finalement il y a de l’amour entre Jean-Louis et sa mère ?

Je ne sais pas s’il y a de l’amour. Il y a un lien, c’est sûr, dont ils ne savent pas trop quoi faire, mais je n’ai pas l’impression qu’il y a beaucoup d’amour entre les deux, c’est peut-être aussi cela le problème. 

Vous offrez un rôle singulier et assez fort à Hélène Vincent.

On peut le dire oui (rire). Et elle y a été la fleur au fusil. Elle s’est beaucoup amusée. Pour une actrice, c’est génial comme rôle. C’est un défi pour elle ce personnage. Elle est enlaidie, abîmée et antipathique. Au début, on la plaint puis rapidement on ne sait plus sur quel pied danser avec elle. C’est un personnage double.

Vous retrouvez Vincent Macaigne après votre collaboration en tant qu’acteur dans Tristesse Club. C’est une première par contre avec Karin Viard. Comment les avez-vous choisis  ?

J’ai pensé à eux de suite, c’était même mes premiers choix. Ils ont adoré l’histoire et m’ont rejoint très vite, dès le début de l’histoire du projet. C’était une évidence de travailler avec eux, mais je voulais transformer Vincent, le rendre différent avec ce style à la François Hollande. C’était mon intention première dans l’approche du personnage et du travail avec lui.

Propos recueillis à La baule le 26 juin 2021.
Remerciements à Marion Séguis et à Agence Déjà pour la possibilité de cet entretien.

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