Vortex : Avant la Fin.

Coutumier du Festival de Cannes depuis son premier moyen métrage (le rance et très organique Carne sorti en salles en 1991, suivi du percutant et inoubliable Seul Contre Tous en 1998) jusqu’à son dernier moyen (le chaotique et visuellement stroboscopique Lux Aeterna, visible entre deux confinements il y a désormais quelques mois) en passant par le scandale de son sulfureux et électrisant Irréversible (visible aujourd’hui à l’envers comme à l’endroit), Gaspar Noé n’est finalement plus une surprise pour les habitués de la Croisette. À chaque film, le réalisateur franco-argentin bénéficie de ses entrées sur le tapis rouge sang de l’institution régie par Thierry Frémaux, auréolé de sa réputation de cinéaste provocateur et éminemment visuel… Quelle joie de pouvoir assister aujourd’hui à la projection de son nouveau long métrage annoncé comme une variation sur le chef d’oeuvre Amour de Michael Haneke et présenté dans la catégorie inédite Cannes Première : le bouleversant et très immersif Vortex, véritable coup de grâce émotionnelle de cette 74ème Édition Cannoise !

En un mot comme en cent, en quelques maux parmi des centaines d’autres, le dernier film de Gaspar Noé transpire le cinéma de ses premières secondes à ses dernières images. Outre son titre un rien racoleur et trompeur (nous nous surprenons encore à fantasmer sur le très beau et très poétique titre originel de ce projet effectué dans l’urgence – Au Bord du Monde, ndlr), Vortex est une nouvelle fois un choc surpuissant et stylistiquement très marqué. Et chose heureuse : il ne souffre absolument pas de la comparaison avec la Palme d’Or 2012 de Michael Haneke, tant le cinéaste parvient à entièrement se distinguer de l’atmosphère froide, pratiquement monacale du chef d’oeuvre de l’artiste autrichien. Gaspar Noé n’est ni le disciple ni l’épigone de qui que ce soit, et Vortex nous prouve encore une fois sa remarquable, sa propre singularité.

Récit des derniers mois (ou semaines ? jours ? qu’importe…) d’un couple de septuagénaires en proie à une terrible – et désespérément banale – sénilité, filmés le plus clair du temps dans l’intimité de leur appartement parisien, ledit métrage adopte un point de vue unique sur le duo de comédiens représenté par Dario Argento (dans l’une de ses premières et seules compositions d’acteur, pas loin d’être extraordinaire) et Françoise Lebrun (emblème eustachien par excellence) : entre naturalisme documentaire privilégiant la densité visuelle des décors (l’appartement-forteresse du couple de Amour laisse ici place à un espace labyrinthique, kafkaïen presque, aux confins du capharnaüm…) et montage ultra-élaboré dissociant deux individualités de plus en plus moribondes à mesure que le temps passe Vortex montre, sous un angle à priori anodin, l’inéluctabilité du sort de tout un chacun. Noé signe un drame familial absolument terrassant, d’autant plus admirable qu’il abandonne pour l’occasion ses gimmicks de mise en scène un rien tapageurs (mouvements de caméra ad nauseam, cartons annonçant catégoriquement quelques aphorismes bien sentis, flickers et j’en passe…) pour mieux nous laisser simplement, humblement partager le quotidien de cet homme et de cette femme, qui furent par le passé respectivement critique de cinéma et psychiatre de profession…

Entre eux leur fils Stéphane (Alex Lutz, poignant et passionnant à chacune de ses apparitions) intermittent du spectacle en pleine résilience toxicomane et vivotant de petits trafics dans les quartiers interlopes de Stalingrad. Le spectateur assiste à son désarroi de la même façon qu’il constate la progressive dégradation de ses parents, Gaspar Noé réussissant l’exploit de nous inspirer autant d’empathie pour le couple sus-cité que pour leur progéniture visiblement mal dans sa peau. En jouant sur un principe identificatoire, le réalisateur instaure moins un malaise qu’un véritable bouleversement, faisant de Vortex son film le plus émouvant, et l’un des plus terribles dans le même temps. Garder de vieilles choses inutiles dans l’exiguïté d’un salon (la direction artistique de Jean Rabasse est une nouvelle fois démente), se cantonner aux petites affaires et aux habitudes, s’inquiéter régulièrement de l’absence de ceux que l’on aime : autant de moyens de détenir un pouvoir – même dérisoire – sur nos souvenirs les plus chers et les plus évidents… Mais « même la mémoire se décompose avant la fin » maugréait le boucher de Seul Contre Tous dans son errance urbaine, preuve que les plaisirs de la vie sont à prendre et non à retarder, éphémères comme la rose chantée au seuil du métrage par la belle Françoise Hardy… Un véritable chef d’oeuvre, empathique et visuellement inoubliable : Vortex est assurément le chant du cygne de ce prestigieux Festival de Cannes 2021.

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