Julie (en 12 chapitres) : La femme sans qualités.

Du cinéaste norvégien Joachim Trier nous avions repéré (et adoré) le mélancolique Oslo, 31 août (formidable variation du Feu Follet de Louis Malle, ndlr) puis apprécié Back Home et Thelma, deux longs métrages aux ambitions certaines et prometteuses. Les trois films partageaient ce savoureux sens du style visuel et de l’audace musicale tout en tirant le plus beau parti de la métropole norvégienne, potentielle ville-muse du réalisateur. Car Oslo est à Joachim Trier ce que New-York est à Marty Scorsese, et ce que Paris est à Philippe Garrel ou Christophe Honoré : une formidable source d’inspiration créatrice au coeur de laquelle les personnages errent, s’égarent et se perdent au gré des promenades, des pauses ou des soirées festives, capitale collant à la peau des paumés dépressifs (Oslo, 31 août), des familles endeuillées (Back Home) ou des enfants paranormaux (Thelma). C’est avec un grand, un immense plaisir que nous ressortons aujourd’hui de la projection de son nouveau long métrage, Julie (en 12 chapitres), film programmatique au sous-titre ironiquement éloquent Verdens verste menneske (qui signifie en norvégien Le pire être humain du monde) évoquant l’argument du célèbre roman inachevé de Robert Musil : L’Homme sans qualités, synthèse des préoccupations existentielles de l’humanité du XXème Siècle.

Inénarrable mais d’une fluidité et d’une limpidité exemplaires, le dernier Joachim Trier pourrait bel et bien constituer le révélateur ultime des préoccupations du monde d’aujourd’hui, tant sa modernité se loge aussi bien dans ce qu’il affiche au détour de ses nombreuses audaces cinématographiques que dans ce qu’il cherche à dire, et dans ce qu’il raconte. Passionnant dodécalogue montrant les moments significatifs de la vie de Julie, le métrage tient moins du récit que de la chronique, préférant explorer la psychologie et les sentiments de ses personnages au lieu de s’atteler à les déplacer de péripétie en péripétie sur le grand échiquier du Tout-scénaristique. Le cinéaste fait de son héroïne une priorité artistique et thématique, éventuelle symbole de la femme moderne : trentenaire, émancipée, peu désireuse d’enfanter et surtout professionnellement indécise, Julie est une figure typiquement dans l’air du temps, tiraillée entre l’affection qu’elle porte à son conjoint Aksel (joué par Anders Danielsen Lie, l’antihéros toxicomane de Oslo, 31 août), dessinateur de bande-dessinée aux ouvrages subversifs et hautement contre-culturels et la passion dévorante qu’elle nourrit pour Eivind, modeste serveur dans une chaîne de café qu’elle a fortuitement croisé lors d’une soirée dansante.

L’ensemble joue de sa remarquable densité à chaque instant, gardant une certaine linéarité tout en ponctuant le récit de savoureuses ruptures de ton, assumant sa forme chapitrée pour mieux s’en servir dans la plus élégante des intelligences… En réfutant la bien-pensance et les préceptes moraux de rigueur (la femme devrait être en couple, avoir l’instinct maternel et assumer un emploi stable, quelque soit la situation…), Joachim Trier n’hésite pas à y aller de son petit commentaire sur la mouvance #MeToo et même sur la crise sanitaire plus que jamais d’actualité, trouvant le plus beau des équilibres entre ironie subtile et émotion non-feinte. Ainsi le film joue parfois la carte de la distanciation au détour de sa structure littéraire et d’une voix-off n’étant pas sans rappeler celles de certains films de Lars Von Trier (lointain parent de Joachim, ndlr) mais se permet aussi de superbes moments de lyrisme, capable de montrer une infidélité amoureuse de la façon la plus platonique qui soit (le second chapitre), de suggérer la nostalgie d’une relation passée dans le plus simple appareil d’une émission télévisée (le neuvième) ou encore de dépeindre les regrets des années perdues, et qui ne se rattraperont plus (les onzième et douzième, enfin).

En résulte donc un nouveau long métrage entièrement maîtrisé qui, malgré sa forme éparse et savamment éclatée, témoigne d’une unité proprement salutaire… Il va sans dire que nous avons adoré cette peinture contemporaine plaçant la femme d’aujourd’hui face à ses multiples contradictions sans jamais la juger, préférant la rendre aimable et fascinante dans le même temps. Un excellent film, brillant et d’une belle ampleur ontologique, présenté cette année en compétition officielle d’un Festival de Cannes qui décidément semble nous réserver de délicieux moments de Septième Art…

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  1. Édito – Semaine 29 -

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