Cyborg : Quand le chaos étouffe les ambitions…

Il y a deux ans, des passionnés ayant grandis avec les vidéoclubs ont décidé de se lancer dans l’édition vidéo avec le désir de mettre en avant des titres des années 80-90 les ayant marqués. Ils décident de monter leur société et de l’appeler Lionheart Éditions. Un nom qui en dit long sur leur amour d’un acteur en particulier, Jean-Claude Van Damme, puisque Lionheart n’est autre que le titre original d’un de ses meilleurs films, Full Contact. L’idéal pour le petit éditeur aurait été de sortir ce titre, comme une consécration de la passion qui l’a amené à se lancer dans l’aventure. Faute de disponibilité de droits, l’éditeur décide de se rabattre sur Cyborg d’Albert Pyun. Un financement participatif est mis en place, et c’est le début de la galère pour la jeune société d’édition. Entre les reports, le premier confinement et les problèmes de droit avec la MGM… l’objet mettra un certain temps à se concrétiser. Entre-temps, Lionheart Éditions parvient à sortir ce qui aurait dû être le second titre de son catalogue, Les Blancs Ne Savent Pas Sauter. Pour Cyborg, l’éditeur avait vu les choses en grand côté bonus avec différents making-of, des interventions de passionnés et, surtout, une place importante à Albert Pyun qui s’est vu déposséder de son film après le tournage (mais on y reviendra plus bas), en lui offrant l’occasion de présenter sa vision du film tel qu’il l’avait monté à l’origine. Malgré toutes les galères, Lionheart Éditions n’a pas lâché son bébé et s’est vu offrir une collaboration avec ESC Distributions qui, fort de leur collector de Double Impact, leur ont permis d’enfin finaliser le bousin. Ainsi, Cyborg s’est vu offrir une édition collector sublime sous forme de coffret VHS enfermant divers goodies de bonne facture. Le film est présenté dans une copie restaurée extrêmement propre et est garni de bonus qui permettront d’approfondir bien comme il faut la méconnaissance qui plane autour de l’élaboration de ce film. Considéré par la masse populaire comme une série Z, Cyborg se révèle être bien plus intéressant que ses détracteurs veulent bien le laisser entendre.

À l’aube du XXIe siècle, l’Amérique vit un cauchemar. Une épidémie de peste décime la population. Pearl Prophet, une femme mi-humaine, mi-robot, possède des informations qui, amenées à Atlanta, permettraient de trouver un remède contre la peste. Mais cette dernière tombe entre les griffes de Fender Tremolo, chef d’une bande de pirates barbaresques, qui convoite le remède à son seul profit. Au cours de son périple vers Atlanta, le groupe se retrouve traqué par Gibson Rickenbacker, homme au passé douloureux, dont le seul but est de débarrasser le monde de Fender, responsable de la perte de ceux qu’il aimait.

Si la mise en place de l’édition collector par Lionheart Éditions a été chaotique, c’est à l’image de la production de Cyborg. En 1982, Albert Pyun, réalisateur d’origine hawaïenne, rencontre le succès avec son premier long-métrage, l’Épée Sauvage. Approché par Menahem Golan, il est engagé pour tourner des films pour la Cannon Group. Pyun est un acharné de boulot, il est sur tous les fronts. Il est capable de mettre en boîte plus d’une centaine de plans par jour (là on l’on considère que 20 plans dans une journée de tournage est déjà de la folie) et de boucler certains de ses tournages en moins d’une semaine. Une aubaine pour Golan et Globus (les patrons de la Cannon) qui aiment que les films se fassent rapidement dans le but de capitaliser de suite sur leur mise de départ. Pyun devient l’une des égéries de la société de production et doit mettre en scène deux projets simultanément : une adaptation live de Spider-Man et Les Maîtres de l’Univers 2. Deux millions de dollars sont dépensés sur la création des costumes et décors. Pyun tourne les premières séquences de Spider-Man. L’acteur qui incarne Peter Parker doit suivre un programme intensif de musculation, ce qui stoppe le tournage et permet à Pyun de partir mettre en boîte la suite des aventures de Musclor. Seulement, arrivé à Los Angeles, la Cannon lui annonce que les deux projets sont avortés puisque les droits ont été perdus. Dépité de perdre deux projets, Pyun a l’idée de réutiliser les décors et les costumes créés dans un film qu’il écrit en quatrième vitesse. Il accouche du script de Slinger (titre original de Cyborg) en quelques jours et le présente à la Cannon qui est séduit. Les décors de Spider-Man sont transformés en terrain de chasse post-apocalyptique, les méchants du film portent les costumes qui étaient destinés aux acteurs des Maîtres de l’Univers 2…Pyun rentabilise les deux millions de dollars au maximum. Mais le chaos ne s’arrête pas là.

Le film est monté en même temps que le tournage se déroule. Les bobines sont envoyées en dérushage après chaque jour de tournage. Pyun organise une projection test dès son montage finalisé. Il n’avait pas encore de musique officielle et décide de l’embellir avec du heavy metal. Il accouche d’un film nettement différent de la version cinéma que l’on connaît. Slinger était, dans son premier jet, un film expérimental en noir et blanc avec une volonté d’être un opéra rock muet. Menahem Golan n’apprécie absolument pas le côté bruyant de la musique et le traitement de l’image en noir et blanc. Il somme Pyun de refaire son montage, avec une musique plus douce et une image en couleur. Pyun s’exécute et délivre un film qu’il considère moins vivant, moins furieux, voire plat. Seulement, Slinger, même s’il abandonne l’idée de l’opéra rock, ne parle toujours pas d’un monde envahit par la peste. En effet, Slinger est un film qui raconte l’effondrement de la civilisation après la perte de toutes les technologies. Jusqu’à ce qu’un cyborg soit envoyé pour rétablir les réseaux technologiques. Ainsi, Fender ne kidnappe pas l’androïde dans le but de régner sur le monde, mais pour l’empêcher de le rétablir car il se complaît dans la haine et la misère…jamais il n’est question de peste et de maladie. Une seconde projection test est organisée. Sur cent personnes présentes, une seule lui accordera une note positive. Le film ne plaît pas. Golan et Globus voient se réitérer le carnage qu’ils avaient connus avec Bloodsport et dépossèdent Albert Pyun des images de son film. Présent à la projection, Sheldon Lettich (réalisateur et ami de Van Damme) informe notre belge, alors en Thaïlande pour le tournage de Kickboxer, du désastre auquel il vient d’assister. Dès la fin de son tournage, Van Damme débarque dans les bureaux de la Cannon et implore les deux producteurs de le laisser remonter le film comme il l’avait fait avec Bloodsport. Ainsi, Sheldon Lettich et Jean-Claude Van Damme remontent intégralement le film et accouchent de Cyborg, le film sorti sur nos écrans. La Cannon adore et approuve le montage. Le film empochera environ 10 millions de dollars au box-office mondial (pour un budget de 500 000 dollars, puisque les costumes et décors n’ont pas été comptés dedans). Joli succès tout de même, malgré une réputation de nanar intersidéral qui lui collera à jamais à la peau. Mais est-ce vraiment si irregardable que cela ?

Dans la mouvance des films post-apo ayant suivis l’ère Mad Max, Cyborg aurait tout à fait sa place aux panthéons des meilleurs films (italiens pour la plupart) qui ont surfé sur le genre. Vite (trop?) relégué au rang de série Z, Cyborg est pourtant une honnête série B qui flamboie grâce aux défauts de fabrication que nous avons énumérés ci-dessus. Van Damme et Lettich arrivent à faire tenir l’histoire de façon cohérente. On y croit à ce monde ravagé par la peste et la violence. L’avantage que tire la mise en scène est de ne pas trop s’étendre sur ses décors. Il y avait, certes, un peu de matos en début de tournage, mais pas de quoi remplir un film complet, et ce n’était pas prévu pour. De ce fait, Pyun offre quelques séquences où les décors en ruine font le job, puis se focalise surtout sur des entrepôts désaffectés ou des plages abandonnées. Pas besoin de rentrer dans la surenchère de décors apocalyptiques pour nous montrer la misère dans laquelle vivent les personnages, une bonne exposition suffit amplement. De plus, Pyun peut compter sur le charisme de ses personnages pour assurer le spectacle, Fender en tête. Campé par le colossal Vincent Klyn, Fender est un méchant tétanisant. Albert Pyun, très marqué par les westerns spaghettis, et particulièrement Henry Fonda dans Il Était Une Fois Dans l’Ouest, rejoue le contraste qu’il y avait entre la poussière sur la peau de Fonda et l’éclat lumineux de ses terribles yeux bleus. Il fait mettre à Klyn des lentilles qui lui offrent un regard glaçant. Avec sa voix robotique et éraillée, son discours ouvertement macabre et sa violence qui semble n’avoir aucune limite, Fender est l’un des meilleurs antagonistes que Van Damme ait eu à affronter dans un film. D’autant que Pyun voulait un acteur qui en impose autant, voire plus, que son héros. Klyn a joué le jeu à fond, restant perpétuellement dans la peau de son personnage, même sur le plateau, et provoquant Van Damme à la moindre occasion. Le tout rend les rencontres entre les deux vraiment violentes. Cyborg, même s’il suggère beaucoup de choses, est d’une violence visuelle inouïe. La séquence du massacre au village des pêcheurs par la bande de Fender glace le sang et fait toujours son effet. Notons également un soin apporté aux éclairages des scènes qui rendent les affrontements vraiment bestiaux. Van Damme lutte en permanence. Il a cette capacité à savoir mettre n’importe quel spectateur à sa place. Malgré ses talents de karatéka, il n’en demeure pas moins un homme qui peut prendre des coups et souffrir plus que de raison. Van Damme casse l’image du héros invincible et encaisse des coups à faire pâlir un mort. Et question cruauté, Fender n’y va pas de main morte. Entre la séquence du puits et la crucifixion, on a droit à de beaux moments de bravoure comme on savait les faire dans les films d’action des années 80.

Cyborg s’approprie le concept de « rise and fall » (ascension puis chute) en en faisant un « run and fall » (course et chute). La traque est menée tambour battant, le film possède un rythme effréné. Chaque rencontre entre Van Damme et les sbires de Fender lui permette d’éliminer la menace petit à petit avant le fameux affrontement final. Van Damme prend un soin particulier (comme dans tous ses premiers films) à sur-découper ses combats. Il utilise absolument tous les angles de caméra et y confère un montage cut nerveux afin de découper l’ensemble de ses mouvements. Il laisse juste le temps au spectateur de comprendre ce qu’il est en train de faire. Un rythme qui aura fait ses preuves au fil de ses productions, mais qui confirmait alors son talent de monteur. Il sait comment rendre dynamique l’action sans forcément se lancer toutes les fleurs. D’ailleurs, le choix de faire intervenir la voix-off de Fender en début de métrage, de présenter son gang de barbares en premier et de nous faire languir sur les raisons qui le pousse à le traquer est une preuve qu’il croyait au potentiel du film plus qu’en comptant sur sa simple image de star montante du cinéma d’action. Il campe un héros presque mutique, et dit lui-même s’être inspiré des premiers rôles d’Alain Delon pour ses postures à l’écran. Afin de cacher son accent franglais encore trop perceptible, il ne se garde que les dialogues nécessaires lors du montage cinéma du film (c’était d’ailleurs une des raisons qui ont poussé Pyun à en faire un opéra rock muet). La scène de la crucifixion, en montage alternée avec le massacre de sa famille, offre une des meilleures séquences que Van Damme n’ait jamais tourné. Violente, rageuse et hargneuse comme jamais, cette séquence, point d’orgue du film avant le grand final, est probablement la meilleure raison pour vous pousser à (re)voir Cyborg.

Vous l’aurez compris, Cyborg est très loin d’être un nanar. C’est une série B honnête, fauchée certes, mais qui se donne les moyens de ses ambitions. Le rythme ne décélère jamais, les barbares marqueront les rétines les plus sensibles à tout jamais et Van Damme est au top de sa condition physique. Le tout est livré dans une superbe édition collector limitée qui est, à l’heure où nous écrivons, malheureusement épuisée. Heureux seront donc les veinards à pouvoir apprécier les superbes goodies qui sont renfermés dans cette somptueuse édition au boîtier VHS. Mais que les retardataires ne s’inquiètent pas, une édition combo DVD/Blu-Ray est disponible via ESC Distributions où tous les superbes bonus de l’édition collector s’y trouvent également. Il est désormais temps de réévaluer Cyborg pour de bon, ce n’est pas le nanar que vous pensez qu’il est.

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