La Ballade de Narayama : L’humanité sous toutes ses formes

Lancé en janvier dernier, The Jokers Shop a d’ores et déjà rencontré un franc succès via son édition limitée de Parasite, indispensable pour tout cinéphile qui se respecte. Mais ce succès ne devrait pas éclipser non plus la sortie de La Ballade de Narayama en Blu-ray et DVD dans un superbe Digipack, sorti le 28 janvier dernier chez La Rabbia et uniquement disponible à la vente sur The Jokers Shop.

Sorti en 1983, La Ballade de Narayama permit à Shohei Imamura d’obtenir la première Palme d’Or de sa carrière (la seconde sera L’anguille en 1997) et une reconnaissance internationale amplement méritée bien que tardive, l’homme ayant commencé sa carrière à la fin des années 50 avec des films aussi passionnants que Désir meurtrier, Le Pornographe et Cochons et cuirassés. De fait, en adaptant une nouvelle de Shichirō Fukazawa, déjà portée à l’écran de façon plus classique en 1958, Imamura réalise presque un film-somme, qui pourrait résumer l’ensemble des thèmes et des obsessions qu’il travaillera jusqu’à la fin de sa carrière. De là à dire que le film est son chef-d’œuvre, il n’y a qu’un pas à franchir…

Pour qui connaît déjà l’œuvre d’Imamura, le film forme donc un prolongement du travail qu’il a déjà accompli précédemment. Fasciné par les classes sociales les plus pauvres et par la bestialité des rapports humains qu’il aime à retranscrire sans censure et sans jugement, on comprend aisément ce qui a pu pousser le cinéaste à adapter le récit de Fukuzawa. Certes, le pitch du film mentionne volontiers cette ballade vers le mont Narayama que doit mener l’héroïne du récit, doyenne d’une famille approchant les 70 ans. Comme toutes les personnes âgées du village, à 70 ans, elle devra être transportée au sommet d’une montagne par son fils aîné et devra y être abandonnée à la mort, tradition ancestrale à qui personne ne peut échapper. Mais cette ascension vers la mort (paradoxalement la plus belle partie du film) ne compose que 20% du film, la première heure et demie de La Ballade de Narayama s’attachant à nous décrire, dans les moindres détails, le quotidien des habitants de ce village isolé et pauvre dans la montagne.

Nous sommes en 1860 et la vie y est plus dure et plus âpre que jamais. C’est l’occasion pour Imamura de filmer ce quotidien avec un sens du détail anthropologique sans jamais rien nous en épargner : on jette les nouveaux nés dans les rizières pour ne pas avoir à les nourrir, on songe éventuellement à vendre sa fille pour subsister quand l’année de récolte est mauvaise, on marchande pour son fils cadet encore puceau une nuit de sexe avec la voisine, on assassine sans vergogne les voleurs en les enterrant vivants et on surveille ses animaux pour qu’ils ne fassent pas violer par les plus obsédés du village. Le tout en respectant scrupuleusement certaines traditions ancestrales et en craignant les esprits de la montagne.

Cette vie, presque cruelle, Shohei Imamura la filme sans tabous, osant les analogies avec la nature (on ne compte plus le nombre de plans d’animaux dans le film, qu’ils copulent ou qu’ils s’attaquent) sans jamais craindre d’en faire dans le pathos. L’humour, toujours présent et surtout l’humanité avec laquelle il filme ses personnages ne les confinent jamais dans la caricature qu’ils pourraient être sous le regard d’un autre. Au contraire, chez Imamura, les pires bassesses, le moindre désir et la moindre violence ne sont que l’expression inévitable d’une humanité formidable, sans cesse en proie à ses pulsions mais jamais aussi belle que lorsqu’elle est imparfaite. La dernière partie du film a beau être une ascension vers la mort, elle s’effectue avec une telle douceur et dans un paysage si magnifique (à qui la copie du Blu-ray rend justice) qu’on ne peut que la contempler avec une certaine sensation d’apaisement, venant contraster avec tout le bruit et l’agitation régnant au village. La vie et la mort se mêlent en tout cas au récit sans que jamais le film ne donne un avis tranché dessus. Imamura se contente de filmer l’ensemble, dans toute sa crudité certes mais surtout dans toute sa complexité, sans oublier de laisser au spectateur le soin de bien vouloir interpréter ce tourbillon de la vie, certainement plus éblouissant que celle, éteinte, que l’on vit aujourd’hui derrière nos écrans.

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