Shohei Imamura : Etude des mœurs japonaises

Depuis le 6 avril dernier, la Cinémathèque française s’est lancée dans la rétrospective de la filmographie de Shohei Imamura, un vaste programme passionnant (et riche en œuvres parfois difficilement trouvables en France même si Elephant Films et The Jokers en ont édité plusieurs), permettant de mieux découvrir et comprendre la carrière d’un cinéaste au regard acéré, qui a su cerner la société japonaise d’après-guerre et ses pulsions mieux que personne.

Il est intéressant de remarquer que les débuts de Shōhei Imamura forgeront les thèmes de sa filmographie. A la veille de la seconde guerre mondiale, c’était un jeune homme nonchalant qui ne savait que faire de sa vie et qui échouait à tous les concours d’entrée universitaires. Jusqu’au jour où il trouva la motivation nécessaire pour entrer dans un lycée technique en apprenant que la totalité des élèves étaient des filles ! Embrigadé finalement dans l’effort de guerre, il choisit l’activité la plus radicale qu’on lui proposait : être kamikaze et aller se faire exploser contre les bateaux alliés. ‘’Quitte à devoir faire la guerre, autant mourir rapidement’’ dira-t-il. Heureusement le Japon capitula avant que Imamura ne rejoigne les rangs. Il passa donc l’après-guerre à vivre du marché noir (milieu qu’il sera donc en mesure de dépeindre avec justesse dans Cochons et cuirassés), refourguant cigarettes et liqueurs de contrebande pour dilapider l’argent qu’il amassait en alcool et en femmes. Ce fut la vision de L’ange ivre de Kurosawa (il y trouva très exacte la description du monde de la pègre faite dans le film) qui le poussa vers le cinéma et il ne tarda pas à devenir assistant de Yasujiro Ozu avant de se lancer très vite dans la réalisation dès 1958.

La femme insecte

Ce parcours, qui en dit déjà long sur la personnalité du cinéaste, lui permettra de bâtir toute sa carrière sur des thématiques fortes qu’il résumera lui-même en ces mots : ‘’il s’agit de marier deux problèmes : la partie inférieure du corps humain et la partie inférieure de la structure sociale.’’ L’œuvre de Imamura est en effet traversée par ces problématiques. Avec un regard sociologique et souvent proche du documentaire (genre qu’il abordera à plusieurs reprises) le cinéaste s’attarde sur les pulsions qui dominent l’homme, sur les classes sociales défavorisées et démystifie le Japon d’après-guerre en le montrant gangréné par le vice et la pauvreté. Le vice, c’est bien ce qui caractérise tout un pan de son cinéma. Le sexe y est omniprésent et s’il n’hésite pas à comparer les hommes à des porcs dans ses films (la métaphore animale et les animaux eux-mêmes sont omniprésents dans son Oeuvre), il y présente également des femmes qui s’émancipent à travers des relations sexuelles qui ne sont jamais très saines.

Les titres parcourant sa filmographie (Désirs volés, Désir inassouvi, Désir meurtrier, Le Pornographe, Le Profond désir des dieux, Zegen, le seigneur des bordels) donnent d’ailleurs tout de suite le ton. Au moins on se lance dans ses films en étant prévenus et on n’est jamais déçus de ce qui s’y trouve. Ses œuvres sont d’une remarquable intelligence, féroces et encore d’actualité aujourd’hui (la société japonaise a peut-être évolué mais la question du désir et des classes sociales reste universelle). La façon dont il épingle les vices et les travers de ses contemporains est intemporelle, nous laissant surpris par la subtilité qu’il y emploie quand bien même il parlerait frontalement de viol, d’inceste et de misère.

Désir meurtrier

Cinéaste qui n’a pas froid aux yeux, Shōhei Imamura semble n’avoir peur de rien, ni de la nudité, ni de la perversité, ni de ses propres pulsions. Désirs volés, son premier film, témoigne déjà de l’intérêt du réalisateur pour ce qu’il appelait le ‘’peuple éternel’’, c’est-à-dire les gens ordinaires. Annonçant la Nouvelle Vague Japonaise, Désirs volés affirme une envie de cinéma empreinte de liberté racontant des histoires profondément humaines, plus portées sur le cul que sur l’amour. Mon deuxième frère, dernier film de commande que réalisa le cinéaste en 1959 (il s’attache par la suite à ne réaliser que ses projets, subissant parfois des échecs foudroyants) se démarque du lot car il ne parle que très peu de sexe. Il y est surtout question de misère sociale à travers l’histoire de quatre frères et sœurs devant lutter contre la fermeture d’une mine. La particularité des personnages qu’il filme est que ce sont des Zainichi, des Coréens habitant le Japon. Une fois de plus, Imamura s’attarde sur les minorités en marge et dénonce l’hypocrisie d’un pays qui se proclame moderne mais qui occulte ses travailleurs.

Film beaucoup plus dense et beaucoup plus personnel, Désir meurtrier est audacieux. Déjà sa mise en scène s’y fait beaucoup plus stylisée, jouant sur les ombres et les lumières pour mieux illustrer les désirs consumant les personnages. Car comme le titre l’indique, il sera bien question de désir dans ce film, racontant l’histoire de Sadako, une femme au foyer un peu simplette qui se fait violer par un homme venu cambrioler sa maison. L’agresseur, sous le charme de sa victime, ne cessera de harceler Sadako par la suite, celle-ci étant à la fois attirée et repoussée par cet homme qui la trouble. Pour la première fois sur le grand écran, Imamura montre une femme qui s’épanouit par le biais de sévices sexuels. Une première si choquante qu’une dramaturge, justement engagée pour donner de la crédibilité au personnage de Sadako, quitta le projet devant la crudité des scènes érotiques. C’est pourtant ce mélange d’érotisme, de répulsion, de misère et de désespoir qui rend le film si particulier avec des personnages pris au piège de leurs propres pulsions.

Le profond désir des dieux

Durant les années 60, Imamura ne cessera d’explorer la question du désir humain en la confrontant à l’histoire de son pays. Le regard qu’il pose sur ses personnages, effectué sans jugement, est celui d’un anthropologue voire d’un entomologiste, étudiant de près l’être humain comme s’il était un insecte déployant son énergie dans un monde profondément chaotique et cruel. Pas étonnant que le titre original de La femme insecte, son bouleversant portrait d’une femme s’étalant sur près de 40 ans et contant en filigrane la contre-histoire du Japon, soit Chronique entomologique du Japon. Un titre en forme de note d’intention pour celui qui réalisa également avec audace Le Pornographe (sous-titré Introduction à l’anthropologie, Imamura aimant aider les critiques de cinéma en livrant des clés d’analyse dès ses titres), œuvre scrutant ses contemporains à travers son personnage principal de cinéaste voyeur réalisant des films pornographiques. Une façon comme une autre de raconter une fois de plus la décadence d’un pays dont les valeurs sont définitivement perdues.

La décennie se conclut en 1968 avec Le Profond désir des dieux qui ressemble à un film somme rassemblant tout ce qui fait le cinéma de Shōhei Imamura. Fresque de 2h30 tournée sur une île du Pacifique racontant comment une communauté doit faire face à l’arrivée d’un ingénieur venu construire chez eux un aéroport, Le Profond désir des dieux est un film empreint de folie. Folie d’un cinéaste venu habiter sur l’île avant le tournage notamment pour y creuser de ses propres mains un trou important dans le déroulement du film, folie d’un tournage qui dura 18 mois au lieu de 6, folie de la nature qui ravagea à grands coups de typhons une partie des décors, folie du budget qui finit par être tellement dépassé que les acteurs et techniciens n’étaient plus payés et quittèrent le film petit à petit. Le Profond désir des dieux, c’est l’Apocalypse Now de Imamura, un tournage dont il ne sortira pas indemne, endetté et diabétique. C’est aussi un film qui transpire l’ambition de chaque instant, brassant des thèmes chers au cinéaste alors qu’il s’attarde sur de nombreux personnages : le désir, l’inceste, la jalousie, la religion, la corruption, la violence, le tout filmé en couleurs dans des décors franchement superbes.

La vengeance est à moi

Si physiquement Shōhei Imamura ne se remettra jamais vraiment de ce film qui marque un tournant dans sa filmographie, cela ne l’empêchera pas de poursuivre sa carrière. S’éloignant de la fiction pendant 11 ans, il réalise plusieurs documentaires pour la télévision ainsi que Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar pour le cinéma en 1970, recueillant les propos d’une tenancière de bar revenant sur sa vie et son histoire, comme un pendant documentaire de La femme insecte. Il faudra attendre 1979 pour qu’il revienne à la fiction avec La vengeance est à moi (qui a fait l’ouverture de la rétrospective et qui ressortira en salles le 11 mai prochain chez The Jokers). Ce film, adapté d’un fait divers, retrace le parcours de Akira Nishiguchi, escroc et assassin. Dans un récit à la temporalité éclatée, Imamura pose une fois de plus un regard dépouillé de tout jugement sur son personnage, ose dévier de sa trajectoire pour s’attarder sur les personnages secondaires et livre une œuvre profondément dérangeante et troublante. Le cinéma de Imamura n’est jamais là pour nous livrer des réponses, au contraire il interroge, taraudé par cette question permanente : pourquoi les hommes font ce qu’ils font ? Il n’y a évidemment aucune réponse et ce n’est pas dans La vengeance est à moi que nous en trouverons, le film se montrant remarquablement neutre tout en livrant un compte-rendu complet des faits et gestes de son assassin, campé avec froideur par Ken Ogata.

Après ce retour à la fiction, il tournera ensuite de façon plus sporadique mais toujours avec autant de vigueur, n’hésitant pas à continuer à étriller les failles de son pays dans le vibrant Pluie Noire, chronique en noir et blanc sans pathos décrivant les séquelles de la bombe atomique sur une jeune femme touchée par la fameuse pluie noire tombée après la destruction de Hiroshima. Un film bouleversant, véritable prière contre la violence de ce monde où Imamura trouve une fois de plus la juste distance avec son sujet, parvenant à émouvoir sans jamais verser dans le sentimentalisme, préférant au contraire scruter avec exactitude la vie des personnes affectées par les radiations de la bombe atomique, mis au rebut de la société car considérées comme malades et victimes de préjugés. Un film faisant figure d’exception dans la filmographie de Imamura puisque quasiment dénué d’humour noir et de provocation, tout entier dévoué à la gravité de son sujet.

La Ballade de Narayama

Bien que moins prolifique dans cette deuxième partie de carrière, Imamura n’en demeure pas moins un cinéaste exigeant et toujours fidèle à lui-même. Il fait d’ailleurs partie de ces rares cinéastes doublement palmés au festival de Cannes. Une première fois en 1983 pour La Ballade de Narayama, l’un de ses chefs-d’œuvre où il observe une fois de plus l’humain dans ce qu’il a de plus complexe et de plus imparfait, relatant la dure vie d’un village de montagne reculé dans le Japon de 1860. Une seconde fois en 1997 avec L’anguille, jolie histoire de réinsertion dans laquelle un homme ayant assassiné sa femme sort de prison pour ouvrir un salon de coiffure tout en communiquant majoritairement avec une anguille qu’il garde précieusement dans un aquarium. Un aquarium qui pourrait très bien être le cadre à travers lequel le cinéaste voit l’humain et ses obsessions. Il achèvera sa carrière en 2001 avec De l’eau tiède sous un pont rouge, malicieux récit dans lequel on croise une femme capable de faire s’épanouir des fleurs et d’attirer des poissons grâce à l’eau qu’elle sécrète à chaque orgasme ! Un vaste programme étonnant pour un film réalisé par un homme de 75 ans, ode à la femme et au plaisir sexuel qui fera dire à Imamura à sa sortie : ‘’Si d’aucuns disent que le XXIe siècle sera celui de la science et de la technologie, je pense qu’il sera aussi celui de la femme.’’ Et nous serions bien mal avisés de lui donner tort tant le cinéaste a su nous prouver, au fil de sa riche carrière, combien son regard était redoutablement pertinent…

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  1. Édito - Semaine 18 -

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