Lux Æterna : Une expérience d’hypnose filmique

Chaque nouveau projet de Gaspar Noé est toujours attendu avec une forte curiosité, teintée d’excitation intense, car l’on sait que quoi qu’il arrive, on sera toujours surpris. Si son style, depuis le temps, commence à être sérieusement identifié, il arrive toujours à créer un halo de mystère autour de chaque nouvelle livraison, occasionnant débats cinéphiles enflammés avant même que l’on ait pu en voir la moindre image. Et depuis son phénoménal Climax en 2018, nous avons la preuve que malgré sa déjà longue carrière, il est resté ce jeune homme fana d’expérimentations en tous genres, n’aimant rien moins que pousser la matière filmique dans ses retranchements, comme un éternel étudiant en cinéma cherchant avant tout à se faire plaisir, travailler instinctivement et provoquer des réactions épidermiques chez ses spectateurs. À ce niveau, l’improvisation tient une large place dans son processus créatif, et là où cela pourrait donner des catastrophes artistiques chez d’autres cinéastes moins talentueux et volontaires, cela donne toujours chez lui des expériences à nulle autre pareille, ayant à coeur de retourner tous nos sens et de les triturer pendant la durée du film. Après la bacchanale dantesque de son précédent long, il se lance donc dans un projet une fois de plus motivé par l’instinct, cette fois non initié par ses soins. Commande de la maison Saint Laurent, faisant suite à d’autres « Self », à savoir des projets confiés à différents artistes incluant expositions photos, performances et films de leur choix, le moyen-métrage qui nous intéresse ici a donc été réalisé sur un coup de tête, en très peu de temps, Noé acceptant le défi avec comme seule obligation le concernant d’engager des gens qui sont des visages de la marque et que les vêtements à l’écran soient des pièces de leur dernière collection. Son souhait étant de terminer le film à temps dans l’espoir de terminer à Cannes, seul endroit selon lui où les conditions optimales sont réunies pour le lancement d’un film. Sur ce, tout est donc lancé en urgence, et réalisé en un temps record, pour un résultat … extatique et fascinant à plus d’un titre.

Prenant comme postulat le prétexte d’un tournage fictif, il met en scène Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg, que l’on appelle à l’écran Béatrice et Charlotte, respectivement réalisatrice du film en question et actrice. L’une met donc en scène un film sur une sorcière, incarnée par Charlotte, qui finit jetée sur le bûcher. Après une introduction improvisée à 200 % par les comédiennes (les vraies) y mettant fortement de leur propre personnalité, le tournage fictif commence à se détériorer sérieusement de par l’organisation chaotique et les techniciens visiblement contre l’idée d’être dirigés par Béatrice, vue comme une intruse n’ayant rien à faire sur ce plateau et ne sachant absolument pas ce qu’elle fait. Les tensions montent, tout capote progressivement et même la normalement réservée Charlotte (à la fois celle que l’on connaît et le double à peine déformé qu’elle interprète) finit par perdre pied, jusqu’à ce que le décor se retrouve plongé dans un chaos pur de lumière. En disant ça, nous n’affirmons rien de capital, ces différents faits s’étalant à l’écran durant les 51 minutes de projection tenant dans le synopsis disponible partout sur le Net. Une fois de plus, ce n’est pas tant le concept en soi qui sera source de cogitations vertigineuses, mais le traitement octroyé par Noé, qui continue à faire ce qu’il sait faire le mieux, à savoir travailler sur la grammaire cinématographique en utilisant tous les outils à sa disposition au maximum de leurs possibilités.

Travaillant sur les variations de formats d’images, incluant cette fois-ci le procédé du split-screen (écran divisé), en hommage à ses cinéastes de chevet que sont Brian De Palma, Richard Fleischer ou Paul Morrissey, il cherche une fois de plus à donner l’illusion de fusion entre le spectateur et l’écran, tous les éléments constitutifs du résultat final étant ressentis au centuple en une parfaite communion entre public et personnages. Il est toujours épatant de constater à quel point le cinéaste connaît suffisamment son métier pour nous faire adhérer d’emblée à un concept sur le papier un peu vague. Car il en faut, du culot et du talent, pour nous faire gober un tel dispositif, incluant dès le départ un extrait d’un film de chevet, à savoir Haxan (La sorcellerie à travers les âges), film muet à propos de la sorcellerie, ainsi que des citations de cinéastes adorés nommés par leur prénom. Déjà au début de Climax, une longue scène durant laquelle tous les protagonistes du futur film se présentaient sur une télé permettait de voir distinctement sur les bords du cadre, des VHS de films cultes du cinéaste. Une manie agaçante pour ses détracteurs qui ne continuent à voir en lui qu’un cinéphile adolescent matraquant ses diverses références sans arriver à digérer ces dernières. On ne pourra pas nier que cet aspect-là est indéniable, et lui-même ne cherche pas à s’en défendre, cependant il nous semble tout aussi évident que ces influences multiples servent au contraire un projet cinématographique autrement plus ample et personnel que la simple compilation de citations, car totalement cohérents par rapport à ses propres obsessions. Et elles résonnent ici de manière particulièrement expressive en matière de puissance thématique.

Régulièrement accusé par des détracteurs peu subtils de se situer systématiquement du côté de ses personnages masculins et d’écrire ces derniers selon des réflexes machistes beaufs, il est pourtant de plus en plus évident au fur et à mesure de sa filmographie qu’il n’épargne à aucun moment ces derniers, clairement montrés comme des caricatures de l’homme moyen excessivement dominateur. Entre le personnage central de Love, sincèrement amoureux mais ne pouvant s’empêcher de tromper sa compagne dès que la moindre occasion se présente, les dialogues parfois excessivement misogynes de Climax ne laissant aucune place à l’ambiguïté et ne faisant que refléter avec le maximum d’honnêteté un certain état d’esprit persistant chez certains, et le film présent où tous les hommes à l’écran se montrent soit incapables d’envisager qu’une femme puisse mener un projet artistique à bien, dénigrant le personnage de Béatrice Dalle sur le simple fait que son statut de femme et de personnalité borderline l’empêcherait de pouvoir gérer une mise en scène seule, soit excessivement mielleux pour au final tomber dans un esprit revanchard assez primaire (Karl Glusman, héros de Love) ; tous ces exemples prouvent bien que le cinéma de Gaspar Noé est en réalité totalement du côté des femmes, bien plus que tout ce que l’on pouvait penser. Et le concept même de ce film évoquant par la mise en abyme du tournage fictif l’histoire des « sorcières » brûlées en Europe, pratique étendue sur plus d’un siècle, au prétexte de croyances ancestrales, ne fait qu’appuyer davantage ce point de vue clair.

Il ne faut toutefois pas s’attendre à un sage réquisitoire de la part de Noé qui joue sur la forme ludique de son moyen métrage pour aller avant tout chercher des instants rares et précieux chez ses deux comédiennes, celles-ci étant invitées à improviser en jouant sur leur image. Ce principe a été motivé par la très rapide confection du projet dans son ensemble, Noé étant arrivé avec un concept tenant en quelques lignes, et n’ayant pas pris la peine d’écrire la moindre ligne de dialogue. Les deux comédiennes ont donc du se laisser aller, le metteur en scène leur disant bien avant le premier clap que ce qui fonctionnera apparaîtra dans le montage final. Ce sont donc plus de dix minutes d’échanges entre les deux qui servent de mise en place de l’intrigue, la gouaille sans limites de Béatrice Dalle résonnant merveilleusement avec la réserve de Charlotte Gainsbourg. L’une parle, trouve des formulations hilarantes, quand l’autre écoute, et répond parfois avec la douceur qu’on lui connaît. Ces échanges agissent de manière exquise sur le spectateur car ils sont à la fois tout ce que l’on peut attendre des actrices qui prononcent ces phrases, mais également car on sent la malice du regard pesant sur elles, et la bienveillance manifeste du cinéaste à la barre, au contraire de tous les personnages s’agitant à leurs côtés dans la fiction.

Ce sont donc 51 minutes de pur plaisir sensoriel et cinéphile que nous passons là, ayant comme seul défaut de filer à la vitesse de la lumière. Car ce regard sans détours posé sur cet envers du décor, s’avère passionnant et ludique avant tout, prétexte à des idées de cinéma pur qui trouvent dans la simplicité de leur expression et leur force d’évocation leur véritable raison d’être. Et tout cela est donc le cheminement naturel vers le grand final dont on nous parle depuis la présentation du film en séance de Minuit à Cannes, cet ultimate trip réunissant toutes les obsessions esthétiques de Noé dont le but semble être l’élévation de chaque personne qui posera un regard dessus. À savoir une dizaine de minutes explorant les possibilités du flicker, technique cinématographique consistant à jouer sur la variation des images et lumières de manière très rapide, créant un effet stroboscopique pouvant provoquer, au choix selon les sensibilités, une extase profonde proche de l’état d’hypnose, ou bien des crises de tétanie. De notre côté, inutile de préciser que c’est la première option qui a été ressentie, et rarement aura-t-on à ce point eu cette impression de décoller de son siège, plus rien n’existant autour de nous. Seul persiste le chaos d’images et de sons déferlant sur l’écran, et l’effet surpuissant est garanti, nous laissant hébétés et en joie sur notre siège, tout autant que frustrés que le voyage ait été de si courte durée.

À chaud, difficile d’émettre un avis très constructif, au-delà du plaisir rapide et intense ressenti tour du long du film, et cette certitude que Gaspar Noé est et restera ce grand fou adepte des voyages cinématographiques testant les persistances rétiniennes les plus solides, et capable, sur une commande ayant tout du piège, de livrer un film personnel donnant l’impression d’avoir été mûri, tant il résonne de manière fulgurante avec tout le reste de sa filmographie. Vivement le prochain long-métrage, donc !

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