Under the Silver Lake : Nietzsche, Baudrillard et Hitchcock sont sur un bateau…

…et personne ne tombe à l’eau, mais l’embarcation va tanguer dans tous les sens, sans avoir de destination apparente. Après s’être attaqué aux préados dans The Myth of the AmericanSleepover, et aux adolescents et à leur sexualité dans It Follows, David Robert Mitchell continue sur sa lancée avec le trentenaire désabusé d’Under the Silver Lake. Avec sa dernière trouvaille, le réalisateur parvient un mélange des genres, des inspirations, des références porté par un torrent de bizarreries qui n’aurait pas à rougir devant un David Lynch. Et quoi de plus normal pour pareil mélange, que de prendre place à Los Angeles ? Et c’est bien la seule chose normale qu’il nous sera donné de voir tout au long de cette étrange enquête. Dans la ville des anges, maintes fois passée à l’écran, une mystérieuse blonde disparaît du décor sans que cela ne dérange personne, à part l’un de ses voisins : Sam (Andrew Garfield). Sam est le prototype même du paumé de service, sans emploi, geek dégingandé, au look basique (slim et converse), le tout surplombé par un nihilisme insolent, qui donnerait à n’importe quel quinquagénaire une envie de gifles automatique. La petite tête à claque s’entête et s’obsède pour cette jeune femme, qu’il connaît à peine, fascination morbide qui comble avant tout son manque d’occupations. Mais l’attachement au personnage n’est pas de mise : sociopathe sur les bords, jamais, au cours de l’aventure, Sam ne nous est montré comme attaché ou attachant. Les rencontres sont accessoires, utiles, mais toujours superficielles. On se détache alors naturellement du personnage, pour mieux se focaliser sur sa quête et ce qu’elle implique.

L’enquête est pour le moins nébuleuse, entre la recherche de signes dans la pop-culture (BD indépendante, vieux magazines de jeux vidéo…) l’enchaînement de soirées underground huppées, les personnages farfelus comme Patrick Fischler (MulhollandDrive) en conspirationniste reclus, chaque élément inattendu nous tire vers la scène suivante. Tout s’enchaîne sans que le spectateur ait son mot à dire ou qu’il ait le temps de le formuler, au milieu de cette brume à la Inherent Vice. La succession arbitraire des scènes et le manque d’empathie provoqué chez le spectateur, le guident inlassablement vers une distanciation qui favorise l’enquête au détriment despersonnages. Et ce n’est pas le bathos qui sert de conclusion au récit qui arrange le conflit auquel le spectateur est en proie.

Il faut reconnaître qu’Under the Silver Lake convoque un agrégat de références, de clins d’œil ou d’hommages, aussi bien frontaux que discrets. Devant un tel festival, on est tenté de lâcher prise et de se laisser porter par le courant, de subir l’investigation en s’amusant de ce que l’on arrive à reconnaître (un peu de Hitchcock par-ci, un cosplay à peine masqué de Cammy White de Street Fighter par-là) sans laisser le film s’imprimer en nous. Une déferlante devant laquelle on est tenté de répondre « fuck it, dude, let’s go bowling », en s’amusant simplement de l’humour à froid tantôt noir, tantôt absurde qui joue avec nos nerfs, ou en appréciant cette ambiance flashy et lumineuse. Mais ne joue-t-on pas le jeu du film, alors que l’on décide de sciemment s’arrêter au signifiant et de détruire nos idoles ? Difficile de résister à la tentation d’en bâtir de nouvelles, en jouant avec le caractère malléable du signifié.

« We crave mystery, ‘cause there is none left » assène l’un des compagnons d’infortune de Sam à ce dernier. Avec l’omniprésence de la pop-culture qui s’auto-référence (qui s’auto-vampirise ?), tous ces indices prennent-ils un sens ou bien le sens que l’on veut bien leur donner ?  La rencontre avec le Compositeur s’inscrit dans la continuité de cette réflexion. Le caractère sacré de ses créations n’apparaît qu’avec la cohorte de fans qui les adoubent, alors que lui n’affiche que mépris pour ses gagne-pains faciles et mécaniques. Par appropriation ou association, les indices/références prennent un autre sens. On assimilera bien vite celle qui accompagne la Cammy à Chun-li à cause de ses chignons, si on est fan de Street Fighter,mais dans quel but ? Est-on plus avancé pour autant ? Est-ce un indice ? Un clin d’œil ? Une critique de l’utilisation outrancière de ce type de références gratuites ? Ou simplement un petit plaisir coupable du réalisateur ? Alors que les interrogations s’enchaînent, le spectateur peut s’approprier l’enquête à grand renfort de folles théories ou d’interprétations méta, ou simplement pour un plaisir purement ludique de suivre son jeu de piste.

Que ce soit dans son rapport aux mythologies, sa myriade de symboles (jusque dans son affiche, observez bien les bulles et le feuillage) ou son récit, Under the Silver Lake fait partie de ces œuvres qui se jugent au ressenti, à l’intuition et laissent la porte ouverte au fantasme. Plusieurs visionnages sont de mise pour y voir plus clair (ou plus sombre) au cœur de cette jungle postmoderniste. Celle-ci ainsi présenté arrive-t-elle à saturation ? A moins que la saturation ne soit sa marque de fabrique ? Et puis c’est qui, à la fin, ce tueur de chiens ? Et cette femme-hibou ? Peut-on voir la vérité dans un ancien numéro de Nintendo Power ou un niveau secret de Mario ? Jusqu’où va l’ironie ? A quel moment la quête de sens devient-elle excessive ? Under the Silver Lake marque-t-il un renouveau, un baroud d’honneur ou un grand foutage de gueule ? Les trois à la fois ? Sur ce, je vous laisse, j’ai un bowling qui m’attend !

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