Climax : Very bad trip

À chaque fois que l’on nous annonce un nouveau projet de l’enfant terrible du cinéma Français Gaspar Noé, c’est la même chose : on est immédiatement excité par la perspective de se prendre un nouveau parpaing en pleine face, souvent sur la base d’un concept très simple dont il est difficile d’envisager la véritable teneur avant d’avoir pu vivre l’expérience ! Et pour le coup, on peut dire que lui et son producteur Vincent Maraval auront su entretenir le mystère jusqu’au bout, jouant sur la confusion entre plusieurs projets, au point que jusqu’à la projection triomphale du film à Cannes, dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs, nul ne savait franchement de quoi il allait s’agir. Sensation évidemment fort excitante, car de plus en plus rare en ces temps de bandes annonces incessantes spoilant le moindre aspect des films, histoire d’être sûr que la cible ne pourra pas se tromper. Mais avec ce cinéaste provocateur et très joueur, on n’est jamais au bout de nos surprises, et même lorsqu’on pense savoir enfin dans quoi on s’est embarqués, le garçon réussit encore à nous estomaquer et nous laisser sous le coup d’un choc que l’on ne sera pas prêts d’oublier.

Dès la stupéfiante scène d’ouverture dans la neige, un plan séquence aérien dans lequel une jeune femme se traîne, à bout de forces, dans des convulsions et des cris de douleurs, le fan qui sommeille en nous est heureux et conscient d’assister à quelque chose de rare. Le principe consistera ensuite, comme souvent dans son cinéma, à déconstruire toute convention narrative, nous refaisant le coup du générique de fin dès le début, comme pour Irréversible, et choisissant de nous offrir en guise de caractérisation des personnages et d’exposition des enjeux, un long plan fixe sur une télé où les participants à ce qui va suivre se présentent les uns après les autres, répondant à des questions sur ce qu’ils attendent de cette future expérience. Nous faisons donc la connaissance d’une bande de danseurs / performers, partis pour une nuit qu’ils ne sont pas prêts d’oublier. Après un monstrueux (et c’est encore un doux euphémisme) plan séquence (le film ne sera d’ailleurs composé que de très longs plans séquences raccordés entre eux pour en donner l’illusion d’un seul, un peu comme Birdman, mais pour des finalités bien différentes), très chorégraphié au son de Cerrone (la soundtrack du film est merveilleuse), le film part dans une longue partie très dialoguée, pouvant faire fuir les plus impatients, par l’aspect totalement vain des discussions. On entendra encore les éternels réfractaires au cinéma de Gaspar Noé hurler au discours infantile d’un cinéaste incapable de grandir et toujours aussi obsédé par le sexe, même si ce film est à l’évidence son plus soft à ce niveau, aucun plan explicite n’étant présent (malheureusement, peut-on dire dans notre cas, mais passons). Mais ses personnages, eux, y pensent beaucoup et en parlent avec une crudité pouvant être déconcertante pour les non initiés, mais s’avérant plutôt hilarante pour les autres. Cependant, même si cette longue pause peut paraître un peu inutilement étirée, elle s’avère finalement cohérente par rapport au propos sous jacent du film, certes pas forcément audible dans l’immédiat pour peu que l’on ne soit pas du genre à décortiquer les intentions d’une œuvre, mais pourtant évident au final. Noé n’est pas un cinéaste « à message » dans le sens où l’on peut l’entendre généralement, son cinéma passant toujours par l’image, par l’expérience sensorielle et viscérale pure qu’il fait vivre à son spectateur, qui accepte de se faire transporter ou qui rejette totalement la proposition. Mais ce n’est pas parce qu’il est un grand technicien, bien aidé à chaque fois par son surdoué directeur de la photographie Benoît Debie, qui accomplit ici encore des prodiges, qu’il n’a rien à dire, et même si les sentences qui parsèment systématiquement ses films, qu’elles soient prononcées directement par certains personnages, ou  qu’elles apparaissent en gros lettrage sur l’écran, peuvent toujours paraître un peu adolescentes sur le moment, elles n’en restent pas moins à l’esprit, et visent souvent beaucoup plus juste que ce que certains voudraient bien faire croire. Laissons donc la surprise aux futurs spectateurs de ce film de les découvrir ici, même s’il serait tentant de les citer, ce qui rend toujours bien dans une critique.

L’action se situe dans les années 90, dans une France multi couleurs typique de l’époque, et tout le discours du film consistera à démontrer de façon assez nihiliste à quel point le vivre ensemble est une illusion collective, et cela n’a rien à voir avec notre couleur, mais plutôt avec cette idée assez déprimante que l’être humain, placé dans une situation extrême, retrouve en quelque sorte ses bas instincts, tous les beaux discours n’étant que peu de choses face à nos angoisses et nos pulsions de mort. Pas réjouissant tout ça, et la suite ne fera pas de cadeaux aux spectateurs ou aux personnages.

Toujours taquin, le père Gaspar nous fait le coup du titre du film en plein milieu, annonçant enfin une fracture dans la structure, lançant la seconde partie du film, celle pour laquelle on s’est déplacés, espérant secrètement se prendre une bonne claque dont on se souviendra longtemps, fantasme bien alimenté par une critique unanime depuis sa présentation à Cannes. Et l’on peut dire, que l’on ne sera pas déçu, loin de là, les attentes étant largement transcendées au final, tant il est impossible d’anticiper ce qui va suivre. Nous n’en dirons donc pas beaucoup plus, au risque de déflorer ce qui participe au final à l’impact général du film. Disons simplement que si le résultat est sans aucun doute moins provocant et frontal que Irréversible en matière de violence graphique, et que comme dit plus haut, aucune scène sexuelle explicite n’est visible, ce n’est pas pour autant que Noé a renoncé à nous bousculer, et l’ambiance ultra oppressante, type bad trip qui dégénère, nous place dans un étau dont il est impossible de se détourner, mais qui s’avère tout de même assez douloureux, plus encore lorsqu’on est placé dans une salle bondée, en plein milieu d’un rang. La chaleur se faisant de plus en plus écrasante, et l’action à l’image de plus en plus psychotique et perturbante, inutile de dire que l’expérience se fait totale, dans une sorte d’extase mêlée à la souffrance, dont il est très difficile de se détacher à l’issue du film. On sort de la salle épuisé, en sueur et quasiment en crise de panique, mais exalté. Car ce type de proposition de cinéma se fait rare, en France ou ailleurs, et il est heureux que certains producteurs un peu inconscients persistent à soutenir des auteurs fous furieux pour des projets aussi âpres et audacieux. On ne peut s’empêcher de parler encore une fois de l’inventivité et de la virtuosité proprement éblouissantes de la mise en scène, multipliant les excès stylistiques, avec cette caméra se retournant soudainement, suivant des personnages en pleine panique, pétant littéralement les plombs, et donnant l’impression que ces derniers marchent au plafond tête à l’envers, nous filant un vertige qui s’avère au final enivrant. Les quinze dernières minutes sont totalement terrifiantes, et explosent définitivement les rétines, avec ses images virant à l’abstrait, où les personnages ne sont plus que des formes indéfinies s’agitant dans ce qui pourrait être une sorte de sabbat diabolique enregistré directement des enfers, avec ces lumières rouges rappelant le fameux couloir dans Irréversible !

Vous l’aurez compris, ce film est un véritable uppercut, un traumatisme de grande ampleur dont, masochistes que nous sommes, on n’a aucune envie de se remettre. Comme toujours avec ce génial cinéaste, les réactions seront clivantes, entre les admirateurs qui prendront un pied absolu, et les détracteurs qui souffriront comme jamais et sortiront de la salle dégoûtés du cinéma. Quoi qu’il en soit, l’expérience ne laissera personne indifférent, et nul doute que tout le monde s’en souviendra pendant encore longtemps. Sans exagérer, un film majeur

2 Rétroliens / Pings

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