Les Frères Sisters: Humans after all

Fort de sa carrière et des diverses récompenses qu’il a amassées, le nom de Jacques Audiard a fini par traverser l’Atlantique, jusqu’aux oreilles de John C.Reilly. Lors du festival de Toronto en 2012, ce dernier détenteur des droits du roman Les Frères Sisters, lui soumit l’idée de l’adapter au grand écran. Le projet a fait son petit bonhomme de chemin et fini par nous livrer un œuvre aussi maîtrisée qu’imparfaite.

Eli (John C.Reilly) et Charlie Sisters (Joaquin Phoenix) sont deux tueurs à gages, dont la réputation n’est plus à faire. Ils sont dépêchés par leur patron, le Commodore, pour attraper, torturer et tuer le chimiste Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed, qui n’a pas à rougir devant les pointures qu’il accompagne), qui détiendrait le secret d’une formule révélant l’or contenu dans une rivière. En parallèle, John Morris (Jake Gyllenhaal) s’occupe de repérer Warm et de le suivre, pour leur faciliter la tâche. Mais cela ne se passe pas comme prévu, Morris et Warm finissent par s’entendre sur une société utopique, où l’or n’est qu’un moyen pas une fin. S’ensuivent de grandes cavales dans l’Ouest Amérique, entre les deux duos.

Une dynamique qui occupe le cœur du film, même si bien des éléments vont venir la perturber. On se concentre avant tout, comme le titre l’indique, sur le voyage des deux frères. Un Joaquin Phoenix convaincant en sociopathe aviné, mais toujours recadré par le Eli de John C.Reilly, plus ouvert, plus posé, plus curieux du monde civilisé. Le bon et la brute forment un tandem inséparable, qui fonctionne si bien qu’il nous les rendrait presque sympathiques. Si Charlie Sisters est un gougnafier de première, Eli est souvent vu comme un garde-fou bienveillant, alors qu’il est, au même titre que son frère, un tueur et tortionnaire professionnel.

La violence est rarement frontale, elle se passe en hors champ ou disparaît simplement via une ellipse. Il ne reste que quelques exécutions sommaires, fruits d’une longue bataille invisible ou de sublimes échanges de coups de feu en pleine nuit. S’établit un rapport étrange à cette violence, un rapport étrange entre le spectateur et les frangins. Violents mais excusés, par le père (qu’il soit biologique, ou professionnel avec le Commodore) dont l’ombre plane toujours, par la mise en scène avec ces plans remplis de complicité, ce montage rapide en contraste avec un rythme plus posé. Tout ceci crée une étrange distance, entre nous et l’œuvre d’Audiard, comme un film protecteur qui veut en conserver la saveur. Les personnages se définissent autant, si ce n’est plus, par leur parole que par leurs actes. Les dialogues, qui sous leur apparence futile sont des révélateurs de comportement plus efficaces encore que l’action qui reste pudique. Ils sont le marqueur le plus prégnant de l’évolution des deux antihéros, enjeu majeur des Frères Sisters, qui s’attache avant tout au devenir, moral et physique, d’Eli et Charlie au milieu de ces événements incontrôlés. Contrat à accomplir, relations qui se font et se défont, plan sur la comète, adaptation au milieu ou simple survie, on assiste avant tout à la débâcle de deux êtres humains, deux hommes, qui se frayent un chemin tortueux un monde hostile.

Il n’en reste pas moins que les ingrédients du western sont là, la forme est même plus classique que ce que l’on aurait pu attendre. Pas question de bouder son plaisir pour autant. Cette course au McGuffin révèle, entre autres, de superbes décors (européens) servis par une science du cadrage, les compositions de Desplats efficaces qui nous rappellent les sonorités des classiques, le tout pour une balade rêche qui ne demande qu’à s’adoucir. Les Frères Sisters peut décevoir ceux qui l’attendait comme un messie, par la distance qu’il crée. Il se prive d’aller au-delà de son propos et manque de nous toucher totalement. Aussi imparfait que ses personnages, il ne manque pas de réaliser la communion de nombreux talents. Sans sortir des sentiers battus, Les Frères Sisters parvient néanmoins à nous séduire, par sa force classique.  

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