Anon : Quelques minutes dans le futur

Quoiqu’on dise de Netflix, la plate-forme a tout de même le chic d’aller dénicher des cinéastes rares dont on attend généralement les films avec impatience pour leur donner carte blanche afin qu’ils puissent exprimer leur vision du monde à travers un film qu’ils peuvent faire sans limites. Si le procédé n’est pas toujours convaincant (Bright, Mute), il a quand même quelque chose de sacrément excitant. Et l’idée de voir Andrew Niccol réaliser un nouveau film d’anticipation est trop emballante pour que l’on passe à côté du film.

Anon, disponible sur Netflix depuis le 4 mai dernier, est donc le septième film d’Andrew Niccol. Le cinéaste, qui a toujours aimé poser sur la société un regard pertinent aux concepts forts (The Truman Show dont il est le scénariste, Bienvenue à Gattaca, Lord of War et dans une moindre mesure Time Out qui proposait un concept plutôt sympa) s’attaque ici à un nouvel univers d’anticipation totalement crédible. Bien qu’il se soit parfois retrouvé à bout de souffle sur certains films, il a très souvent visé juste en dénonçant à chaque fois une forme de totalitarisme pas si loin de nous. Après la perfection génétique de Bienvenue à Gattaca, l’actrice virtuelle de S1m0ne et le temps comme monnaie d’échange de Time Out, Anon nous plonge dans un univers de surveillance totale où notre vision est sans cesse surchargée d’informations. Désormais, dès que l’on croise une personne, on peut savoir son nom, son âge et sa profession. Pareil pour chaque objet que l’on voit et pour chaque chose que l’on vit. Notre vision enregistre tout ce que nous faisons, on peut se repasser nos souvenirs dès que l’on veut tout comme envoyer des mails (littéralement) en un clin d’œil. Ce qui a pour conséquence de freiner la criminalité met également beaucoup de barrières aux relations humaines. Impossible désormais de tromper son conjoint, il serait bien fâcheux qu’il demande à visionner l’enregistrement de notre journée pour vérifier notre alibi, enregistré en temps réel et vérifiable à tout moment…

C’est dans ce contexte que l’inspecteur Sal Frieland (Clive Owen, que l’on est toujours content de voir dans un rôle mélancolique et désabusé) enquête sur plusieurs morts suspectes où il est étonnamment impossible à la police de voir le coupable. Celui-ci a en effet piraté les yeux de ses victimes afin de ne pas se faire identifier. Fait étrange, chacune des victimes avait fait appel à une hackeuse nommée Anon pour se faire effacer des souvenirs gênants. La jeune femme se retrouve donc en tête de la liste des suspects et Sal devra user de son intelligence pour parvenir à la retrouver.

Si le scénario est assez simple et même parfois un peu trop relâché sur certains détails, c’est avant tout sur le plan formel que Anon se démarque. C’est clairement le film le plus visuellement ambitieux d’Andrew Niccol. Celui-ci faisait déjà preuve dans Good Kill d’un sens du cadre très fort où il mettait tout en œuvre pour isoler son héros, pilote de drone de combat qui remettait sa vie en question à force de tuer des gens en appuyant sur un bouton. Dans Anon, il utilise à fond le paradoxe créé par son univers et parvient à rendre ses enjeux clairs en une séquence sans avoir besoin de nous donner d’explications. Utilisant deux formats d’image (2 : 35 pour la réalité filmée de manière objective, 1 : 77 quand il épouse le point de vue de ses personnages), Niccol nous plonge instantanément dans l’univers qu’il dépeint de façon aussi troublante qu’efficace. Et tout en surchargeant le cadre d’informations en vision subjective, il ne cesse d’isoler ses personnages dès qu’il filme la réalité, d’une froideur émotionnelle terrible. Cruel paradoxe : l’être humain n’a jamais eu autant d’informations à sa disposition mais il n’a jamais été aussi seul…

C’est donc dans une réalité très proche de nous que Niccol inscrit son film. La force avec laquelle il dépeint cet univers très froid et déshumanisé est clairement la principale qualité du long-métrage puisque cette réalité nous semble terriblement crédible. L’intrigue du film en est presque secondaire, essentiellement piquée au film noir (avec sa femme fatale interprétée par une étonnante Amanda Seyfried), servant finalement de prétexte pour explorer toutes les facettes d’un monde dans lequel Niccol s’est beaucoup investi, questionnant une fois de plus la place de l’être humain face à une technologie de plus en plus invasive, capable d’interférer à la fois avec notre perception de la réalité et nos souvenirs…

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