Da 5 bloods – Frères de sang : Requiem pour les “frères”

Tant qu’il respirera, Spike Lee ne cessera jamais de se faire le porte étendard de la parole des Noirs d’Amérique, et plus généralement dans le monde. Car malgré les années qui passent, et ses multiples coups de gueule, disons-le clairement, rien n’a changé et il semble même évident que chaque journée qui passe charrie avec elle sont lot de drames ne faisant que donner du grain à moudre à cet éternel rebelle. Pourtant, et malgré la puissance du medium cinématographique permettant globalement une liberté d’expression quasiment illimitée, il ne faut pas pour autant être dupes, aucun film, aussi grand soit-il, n’a pour le moment pu changer le monde, et cela ne risque pas d’arriver de si tôt, ce qui ne signifie pas qu’il faut rendre les armes et se taire. Cet état de fait un brin fataliste, Lee semble l’avoir compris lui aussi, et l’on sent depuis son avant dernier film (BlacKkKlansman, Grand Prix à Cannes en 2018), un état d’esprit de plus en plus amer, comme si tous les combats d’hier restaient à refaire, tout en sachant que la bêtise universelle avait encore de beaux jours devant elle. Ceci admis, cela ne devrait pas empêcher d’apprécier chaque nouvelle proposition de notre gueulard préféré pour ce qu’elle est, permettant au moins de se rebeller, et apportant son lot de virulence cathartique. Son dernier bébé, venant de débarquer avec fracas sur Netflix, ne faillit pas à la règle, et apporte ce qu’il faut de réflexion et de controverses, pour justifier son existence.

Prenant cette fois pour protagonistes principaux des vétérans du Vietnam, mais situant son histoire de nos jours, alors que ces derniers se retrouvent et s’interrogent face à la situation de leurs « frères », conscients que leur sacrifice n’a absolument rien amélioré à leur situation et la façon dont ils sont considérés, ils vont retourner au Vietnam, à la recherche du corps du cinquième membre de la bande mort tragiquement, en profitant pour tenter de se retrouver et de faire la paix avec eux-mêmes. Ce voyage est aussi motivé par la présence d’un trésor, de l’or caché en pleine jungle, ce qui ajoute une dimension supplémentaire, nous faisant passer du film dénonciateur attendu à l’aventure.

Il semblerait que depuis sa mise en ligne, le film divise particulièrement ses téléspectateurs, et il semble pertinent de s’interroger sur les raisons de ce rejet de certains, alors que dans ses fondations, il s’agit d’un pur Spike Lee joint, donc qui ne devrait pas, à priori, déstabiliser particulièrement qui connaît un minimum le Monsieur et sa vision forcément partielle des choses. Ce qui peut dérouter et créer une certaine distance de prime abord se situe à un niveau structurel et tonal, la première heure du film naviguant entre les genres et les formats sans trouver de réel fil conducteur, tâtonnant et, disons-le, nous perdant quelque peu face à ces enjeux désarticulés et cette difficulté à trouver le ton juste. Comédie, drame existentiel, thriller d’aventure ? Tout ça, et rien de tout ça en même temps, et il faut avouer que l’on se demande un peu où le cinéaste veut bien en venir dans toutes ces pistes semblant ne déboucher sur rien, rendant le résultat particulièrement bancal. Les changements de formats manquent de fluidité, entre le 1.33 à l’aspect de films d’archives pour les flash backs (avec inclusion d’images réelles pour certaines bien connues) et le Scope de rigueur pour les scènes actuelles, avec aussi un long passage par le 1.85 (dont on se pose d’ailleurs des questions sur la réelle utilité), tout ça aurait pu faire sens, mais paraît franchement laborieux, comme si Lee voulait retrouver un peu de sa jeunesse, en expérimentant sur la forme, mais sans réellement trouver de point d’ancrage suffisamment évocateur pour justifier cela, et surtout sans maîtriser le montage de manière à rendre cela naturel. Il faut donc dans un premier temps s’accrocher pour trouver une attache, et se convaincre que ces 2h34 seront justifiées. Et comme patience est mère de sûreté, force est de constater que le tout finira par se fluidifier et trouver son rythme de croisière, ne nous lâchant plus jusqu’à la fin et apportant son lot de questionnements dont le but est évidemment d’engranger des débats constructifs.

Rassurons-nous, Spike n’a rien perdu de sa verve, et nul doute que les drames récents lui donneront sans doute pas mal d’inspiration pour les années à venir. Avec la rage qui le caractérise, il hurle ici sur le manque de reconnaissance de ses « frères » envoyés au casse-pipe, constituant plus de 30 % des soldats, alors qu’ils ne constituent que 11 % de la population du pays. Et tout ça pour quoi ? Dans l’espérance sans doute du gouvernement qu’une grande partie d’entre eux n’en reviennent pas, et pour abandonner les autres à leur traumatisme, sans le moindre égard pour leur sacrifice inutile. Certes, il s’agit du sort de tous les soldats, pas seulement des minorités, mais le mépris pour la vie de cette population est néanmoins évident, et pour appuyer son discours, rien de tel que de mettre en parallèle avec la situation actuelle. L’occasion de mettre en avant le Black Lives Matter, et de marteler comme il aime si bien le faire à quel point le président actuel est un en…é ! On imagine mal qui que ce soit dire ce genre de choses du président français actuel, étant donné à quel point la liberté d’expression est une notion visiblement étrangère à ce cher gouvernement. Comme quoi on peut critiquer beaucoup de choses venant des Américains, considérer Donald Trump comme un abruti fini, le fait est que les artistes ont le champ libre pour exprimer tout ce qu’ils ont sur le cœur, ce qui, pour une personnalité aussi marquée idéologiquement que Spike Lee, est évidemment pris au pied de la lettre.

En plus de ces discours que l’on goûtera avec plus ou moins d’exaltation selon notre point de vue, le scénario s’attardera particulièrement sur les parcours de chacun, et notamment sur celui de Paul, incarné par un Delroy Lindo au jeu fiévreux, comédien qu’on adore, ayant déjà joué chez Spike Lee (notamment dans le très émouvant et peu connu Crooklyn), et que l’on a plaisir à retrouver ici dans un rôle central. Pas loin du cabotinage, il n’y sombre jamais et nous touche durablement, tant son personnage porte en lui tous les enjeux sous-jacents, à savoir cet aspect sacrificiel. Traumatisé par son expérience, ne s’étant jamais remis de la mort de leur camarade, Norman, interprété quant à lui par un Chadwick Boseman messianique, il se lance dans cette aventure dans l’espoir inatteignable de se débarrasser de cette culpabilité le dévorant un peu plus chaque jour de l’intérieur, jusqu’à un point de non retour. Personnage tragique à la puissance évocatrice dingue, il est le pilier de cette histoire, sans lequel le film aurait peut-être du mal à tenir debout.

Il est compliqué dans un premier temps d’avoir un avis définitif sur le résultat, tant celui-ci peut sembler par moments passer du coq à l’âne. Sa densité en fera sans doute un cas d’école en matière de film malade, ce genre d’œuvre appartenant totalement à leur auteur, dont la liberté totale dans leur confection en fait des films si personnels et sans contrôle, qu’ils prennent à chaque instant le risque de déborder de tous les côtés, avec ce que cela peut apporter de moments grandioses, et d’autres beaucoup plus contestables. C’est totalement le cas ici, avec certains personnages sacrifiés, dont on se demande ce qu’ils ont à apporter à l’intrigue (Mélanie Thierry notamment), ou frappant par leur jeu hasardeux (Jean Reno, absent). Passant de l’odyssée presque métaphysique avec gros clin d’oeil à Apocalypse Now, avec son Delroy Lindo habité déambulant seul dans la jungle, éclats de violence presque complaisante (avec gros plan sur un personnage transformé en homme tronc suite à son passage sur une mine anti personnel), et film d’aventure, le tout donne souvent l’impression d’avoir du mal à former une œuvre homogène, mais réussit pourtant l’essentiel, à savoir ouvrir de véritables pistes de réflexion, interroger, bousculer, choquer, bref, ne pas laisser indifférent. Reconnaître à chaque instant la patte de son auteur est une qualité inestimable, surtout après tant d’années de bons et loyaux service à la cause, et rien, ni les discours un peu fatigants martelant à chaque phrase « les frères », ni une structure branlante, ne suffira à retirer cette impression de film debout, au poing levé fièrement, de cri de détresse affirmant fièrement son droit à exister autrement que comme citoyens de seconde zone. Black lives matter, en effet ! Et tant que cela n’aura pas changé de fond en comble, chaque nouveau cri de Spike Lee trouvera sa raison d’exister.

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