Suspiria : Burn, witch, burn !

Que faire quand on s’attaque à un chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma pour en faire une nouvelle adaptation ? Se l’approprier, le réinventer, le repenser et offrir au spectateur un film radicalement différent. C’est exactement l’approche de Luca Guadagnino quant à cette nouvelle version de Suspiria, un peu plus de 40 ans après la sortie du film de Dario Argento.

On était plutôt circonspects à l’annonce de cette nouvelle version de l’histoire tant le film original a marqué les esprits et définitivement imposé Argento comme un maître du genre. Luca Guadagnino a beau clamer qu’il est un grand fan de Suspiria, premier du nom, on le connaît pour des œuvres différentes, en contradiction, semble-t-il, avec l’idée que l’on se fait d’un film fantastique. Quant à David Kajganich, scénariste de cette version 2018 à qui l’on doit la série The Terror, a avoué qu’il n’aimait pas du tout la façon dont le premier film était écrit. D’où une entreprise de déconstruction pour mieux proposer une approche nouvelle, permettant d’explorer certains éléments parfois mis de côté par Dario Argento.

Dans les grandes lignes, rien n’est changé. Susie Bannion, jeune américaine débarque en Europe pour y intégrer une prestigieuse école de danse qui s’avère tenue par de maléfiques sorcières. Celles-ci voient très vite en Susie le vaisseau idéal pour sauver Helena Markos, l’une des Trois Mères, de la décrépitude… En ce qui concerne le reste du scénario, Kajganich choisit d’abandonner le côté intemporel du premier film pour l’inscrire dans un contexte très précis : le Berlin de 1977 avec ses violences causées par la bande à Baader. Il développe ainsi un parallèle entre la violence de l’extérieur et celle de l’intérieur, gangrénant l’école des sorcières, lesquelles se livrent une lutte interne pour le pouvoir. Suspiria version 2018 décide également de montrer le passé de son héroïne que l’on comprend beaucoup mieux et replace la danse au centre de l’intrigue, celle-ci étant le théâtre de plusieurs morceaux de bravoure particulièrement bien pensés.

Cela dit, à force de vouloir étoffer un scénario d’origine assez maigre (le film d’Argento repose plus sur son esthétique formelle que sur sa narration), David Kajganich en devient beaucoup trop bourratif. Étiré à une durée de 2h32, Suspiria s’attarde également sur un personnage extérieur à l’école, le docteur Klemperer, un survivant de l’Holocauste qui enquête sur les sorcières après la disparition de Patricia, une de ses patientes qui était élève à l’école. Mais ce personnage, censé porter sur ses épaules le poids des fantômes de la seconde guerre mondiale et apporter de l’émotion au film, donne la fâcheuse impression d’évoluer au cœur d’une autre intrigue, d’un autre récit. On aura beau apprécier la prestation de la toujours surprenante Tilda Swinton dans ce rôle masculin (pour lequel elle est créditée sous le nom de Lutz Ebersdorf), l’artifice est parfois trop voyant pour créer un semblant d’émotion.

Le film aurait mieux fait de se resserrer sur Susie plutôt que d’essayer à tout prix de ratisser larges sur de vastes thématiques. Le récit est d’ailleurs suffisamment balourd dans son propos féministe pour ne pas en rajouter. Et de façon étonnante, en dépit de l’admiration que Guadagnino voue au premier film, on a du mal à voir en Suspiria autre chose qu’un geste d’artiste poseur flattant son ego en s’attaquant avec radicalité à un gros morceau de l’histoire du cinéma (ce qui se ressentait déjà dans A Bigger Splash). L’attitude de Guadagnino face au film a beau être couillue (et imposer sa vision avec une force indéniable), on ne ressent jamais la moindre émotion tout au long de ce Suspiria. On a sans cesse la désagréable impression que le cinéaste se moque ouvertement du genre et qu’il ne veut rien faire d’autre que de nous montrer combien il est doué. Car on ne peut nier la maestria avec laquelle Guadagnino gère certaines séquences, dotées de très beaux mouvements de caméra et montées avec une précision implacable.

Derrière tout ça, il n’y a malheureusement aucun cœur et cela se ressentira encore plus lors du final grand-guignolesque offert par le réalisateur, bourré de CGI assez laids, tranchant radicalement avec la façon dont le film était posé jusqu’à présent. En dépit de l’originalité de cette proposition radicale aux teintes grisâtres et à la musique stridente (composée par Thom Yorke), il manque au film une générosité et une sincère passion. Car tout ce Suspiria version 2018 semble terriblement calculée, réalisé par Guadagnino dans la seule envie de montrer ce qu’il sait faire, oubliant au passage d’apporter de l’émotion au récit (on ne s’attache à aucun personnage et ce en dépit de l’implication des actrices) en préférant multiplier les séquences à l’esthétique parfois douteuse. Certes, on a rarement vu aussi radical en terme de réadaptation d’un classique de l’histoire du cinéma mais on a vu beaucoup moins prétentieux aussi.

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