Assemblage : Une polie chimère dans le tiroir-caisse…

Vantés, admirés, salués par la critique et le public les plans-séquence sont le fer de lance d’une certaine virtuosité de Septième Art ; du plan d’ouverture du chef d’œuvre La Soif du Mal de Orson Welles au crépuscule des années 1950 aux expérimentations prodigieuses et acrobatiques du grandiose Soy Cuba de Mikhaïl Kalatozov quelques années plus tard en passant par l’introduction grandiloquente du terrassant Snake Eyes de Brian De Palma à la toute fin du Siècle dernier les plans-séquence sont légion dans le giron d’un Cinéma purement narratif – mais pas seulement : si Brian De Palma explorait ladite figure de style pour mieux revisiter l’Œuvre de son mentor Alfred Hitchcock certains y ont vu (de Andrey Tarkovsky jusqu’à – plus récemment – le hongrois Béla Tarr ou encore Gus Van Sant, ndlr) un moyen de littéralement « sceller le temps » pour mieux s’aligner au temps et au rythme de la vie elle-même, conférant à leurs films des allures d’expériences philosophiques et méditatives souvent recommandables…

Cette virtuosité poussée à bout reviendrait logiquement à l’appellation de « plan-séquence unique », prouesse technique aujourd’hui tant considérée et valorisée par certains formalistes chevronnés qui consisterait – en substance – à tourner un long métrage donné en une seule et unique prise, un seul et unique plan, et de fait en un seul et unique souffle. D’aucuns connaissent la triche légendaire que Sir Alfred mit en application dans l’excellent thriller que représente La Corde, fameux très long plan-séquence recomposé à renfort de coupes correspondant à autant de changements de bobines filmiques que l’éminent maître du suspense réalisa en 1947…

Depuis ce tour de force pratiquement antédiluvien si l’on considère l’Histoire récente du Cinéma bien des films de l’ère numérique ont usé de cette fameuse prouesse, livrant parfois d’authentiques chefs d’œuvre (la promenade muséologique du majestueux L’Arche Russe de Alexander Sokurov en 2002, le tétanisant et traumatisant Utoya, 22 Juillet en 2017 ou – dans une moindre mesure – le très virtuose Victoria de Sebastian Schipper tourné au mitan des années 2010) mais parfois des longs métrages ne dépassant jamais le stade d’une certaine virtuosité aussi creuse que désespérément gratuite ; ce fut le cas du lénifiant 1917 de Sam Mendes (faux plan-séquence unique dont le seul mérite reviendrait potentiellement à son chef opérateur Roger Deakins, ndlr) et aujourd’hui celui de ce piètre Assemblage, véritable esbroufe aux prétentions à peine dissimulées par son réalisateur Sofiene Mamdi doublée d’un récit n’ayant strictement rien à raconter d’un tant soit peu conséquent et/ou intéressant.

Sortant dans nos salles obscures dès ce mercredi 29 mai Assemblage reprend l’argument spatio-temporel de Victoria, déployant sur un peu plus d’une heure et demi un plan-séquence unique tenant lieu dans les milieux interlopes et urbains, le tout dans une atmosphère entièrement noctambule. Narrant vainement l’évolution et/ou la trajectoire de Alex (incarné par l’assez médiocre Julien Romano, tout en tics de jeux intégralement téléphonés d’un bout à l’autre du métrage…), un gérant de club visiblement en accointance avec le business du trafic de drogue Assemblage commence sans ambages – mais avec la subtilité d’un pachyderme torve et sans attraits aucuns – dans le vif de son sujet, filmant son protagoniste anti-héroïque dans les bras d’une prostituée dans les souterrains de sa propriété, le tout dans l’ambiance turgescente de nappes électro amplifiées « à fond les ballons » . D’emblée le racolage nous prépare aux pires hostilités : personnages dénués d’écriture, limités à se frotter le nez et/ou à arborer des yeux injectés de haine et de sang ; sexe, drogue et cynisme aux dimensions tristement et pauvrement vampiriques, caméra encore et toujours à l’affût de sa poignée de figures plus ou moins cinégéniques et vouée à banalement exécuter la prouesse technique sus-citée…

Très vite on comprend que ce vain et vaniteux Assemblage ne sera qu’une vulgaire succession de mouvement de caméra tournant ineptement autour de divers personnages aussi creux qu’une escadrille de baudruches méchamment gonflées – et gonflantes. Qu’il s’agisse du client américain logiquement beau gosse et féru de vignobles français et de sa femme experte en informatique et beaucoup moins nunuche qu’il n’y paraît, du réalisateur de cinéma à la barbe improbable évoquant d’anciens faits d’arme du cinéaste dont il est ici question (Sofiene Mamdi ira jusqu’à citer explicitement son précédent long métrage Spiral par l’entremise de ce piteux personnage tout en frime et en vacuité, ndr) ou de la femme et du beau-frère de Alex (figures limitées – en tout et pour tout – à une seule fonction dramatique et à peine plus de deux expressions faciales, pour l’une comme pour l’autre) le petit monde platement développé par Sofiene Mamdi dans cet Assemblage se voit rapidement réduit à la plus implacable des esbroufes, sans charme ni réelle authenticité filmique.

Entre vide scénaristique et commentaire du commentaire (le premier quart d’heure de la débâcle nous infligera un discours méta sur le Cinéma aussi ridicule que parfaitement dispensable, assené par un Julien Romano aussi convaincant que ma dernière paire de moufles, ndr), références au Cinéma américain du tout-venant populaire et séquence dépourvues de rythme et de singularité (la scène semblant rendre hommage au Joe « Tommy » Pesci du Goodfellas de Martin Scorsese tombe alors complètement à côté de la plaque, en plus d’être notoirement convenue et sans surprises…) Assemblage est la preuve qu’un plan-séquence unique n’est aucunement un gage inconditionnel de réussite artistique ou un passe-droit appréciatif incontestable. Ici la technique n’est rien de moins qu’un vulgaire cache-misère accompagnant pléthore de situations ne racontant rien, ou si peu. Une arnaque empreinte de passages obligés vus et revus jusqu’à l’éculement le plus rédhibitoire, et certainement l’un des plus mauvais films découverts en salles cette année. Typiquement oubliable.

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