Le Grand Couteau : L’homme qui brada son rêve

Au-delà de ses quelques titres les plus connus (En quatrième vitesse, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, Les douze salopards), la filmographie de Robert Aldrich reste globalement à redécouvrir dans toute sa richesse et dans toute sa fureur, le cinéaste s’étant souvent montré frondeur, aimant à entretenir une certaine indépendance tout en fustigeant les turpitudes d’un milieu qu’il connaissait parfaitement. À ce titre, Le Grand Couteau, disponible chez Rimini Editions dans une superbe copie blu-ray, est parfaitement représentatif du talent du réalisateur, adaptation d’une pièce de Clifford Odets dont la satire contre Hollywood reste l’une des plus virulentes jamais réalisées dans l’histoire du Cinéma.

Charlie Castle est un acteur à succès dont la carrière à Hollywood est jonchée de désillusions : enfermé dans des rôles qu’il juge peu intéressants, entouré par des individus toxiques, Charlie étouffe et sa carrière est en train de lui coûter son mariage. À la veille de renouveler son contrat de 7 ans pour le grand producteur Stanley Shriner Hoff, Charlie a décidé de refuser. Mais le producteur a contre Charlie un élément incriminant lié à un accident tragique du passé et ne compte pas le laisser s’en sortir comme ça…

Se lier par contrat à un producteur ou à un studio, c’est comme vendre son âme au diable. Clifford Odets ne le savait que trop bien quand il a écrit sa pièce, lui qui a connu le succès du théâtre pour ensuite céder aux sirènes d’Hollywood et voir ses ambitions et ses rêves brisés (Odets a servi d’inspiration aux frères Coen pour Barton Fink). Odets se défendra tout de même de particulièrement viser Hollywood, prétendant viser à l’universalité de son sujet : ‘’Cette pièce présente le combat d’un acteur de talent pour regagner son intégrité contre une combinaison de corruptions internes et externes, mais ce combat est celui de milliers de personnes anonymes. Je n’ai rien en soi contre Hollywood, mais j’en veux à un système qui détruit les gens et les dévore. J’ai choisi Hollywood comme cadre, car je le connais. Je ne connais aucune autre ville-usine.’’ Aldrich lui-même n’en dira pas moins tout en concédant que le film est plus particulièrement dirigé contre certains maux typiquement hollywoodiens. La charge du Grand Couteau est en effet féroce, présentant l’usine à rêves comme un rouleau compresseur où l’on brade ses rêves et son intégrité pour un peu de popularité et un peu d’argent. Un argent qui règne en maître, excusant tous les crimes que l’on peut commettre pour faire rentrer un acteur dans le rang ou étouffer un scandale : chantage, menaces, assassinat, si c’est pour se faire du fric, rien n’est trop dégoûtant pour certaines personnes…

Le personnage de Charlie est d’autant plus touchant qu’il n’est pas tout rose (il a tué quelqu’un lors d’un accident de voiture et a laissé un autre porter le chapeau sur ordre du studio) mais qu’il a bien conscience de s’être fait avoir. Il garde une certaine morale et n’a pas oublié ses rêves, chose tragique quand on les a vendus à bas prix. Luttant pour sortir la tête hors de l’eau, coincé dans un engrenage infernal dont il n’avait pas conscience avant qu’il ne soit trop tard, Charlie se débat tant bien que mal. Face à lui, un producteur tyrannique, un fixer menaçant, une jeune actrice incapable de se taire, une maîtresse insistante et une journaliste commère ne cessent de lui renvoyer à la figure la réalité d’un milieu où tout se monnaye, tout est superficiel. Sa femme menace de le quitter pour un écrivain encore idéaliste, refusant de se vendre au système, que peut donc faire Charlie pour lutter ?

Durant près de deux heures, Robert Aldrich impose à son film une mise en scène anxiogène sans quasiment jamais quitter la maison de Charlie (héritage théâtral de la pièce d’Odets). Le cinéaste n’hésite pas à filmer de près les visages tendus, les visages qui doutent, qui suent, qui s’effondrent. Jack Palance, que l’on connaît plus pour ses rôles d’antagonistes patibulaires, livre ici l’une de ses plus belles prestations, nous déchirant le cœur quand il vacille, nous faisant frissonner quand il décide de repartir au combat. Il est d’ailleurs étonnant de constater combien le film est réussi dans sa gestion de la tension alors que son argument de départ (signera ou ne signera pas un contrat ?) demeure peu spectaculaire. Mais c’est dans la tension humaine que cela crée qu’Aldrich se régale, ménageant les apparitions du terrible producteur (Rod Steiger, pas loin de faire penser à Brando, impressionnant) le temps de deux séquences quand le reste du casting s’avère diablement talentueux, de Wendell Corey à Ida Lupino en passant par Everett Sloane, Jean Hagen ou encore Shelley Winters. Notons d’ailleurs qu’il est amusant que Lupino ait été choisie pour incarner la femme de Charlie, elle qui fut une actrice et cinéaste farouchement indépendante, bien consciente de la nécessité de prendre du recul vis-à-vis d’Hollywood pour mener la carrière qu’on veut.

Effrayant d’ailleurs tous les studios de l’époque qui ne voulaient pas du film, Le Grand Couteau fut le premier projet de la boîte de production de Robert Aldrich qui boucla le tournage en 15 jours après 9 jours de répétitions. Si l’on peut reprocher au film certains de ses dialogues un peu lourds, venant sur-analyser les émotions des personnages et rajouter un peu de drame là où il n’était pas forcément nécessaire d’en remettre en couche, force est de constater que la charge contre Hollywood orchestrée par Aldrich fait mouche. Au point d’ailleurs qu’il paraît que le producteur Harry Cohn, se reconnaissant tardivement dans le rôle de Stanley Shriner Hoff, vira Aldrich du tournage du film Racket dans la couture. Le cinéaste avait beau avoir raison et considérer Le Grand Couteau comme une œuvre universelle dont le sujet peut s’appliquer à n’importe quel milieu et relation dès qu’un rapport de pouvoir rentre en jeu, il est vrai que le film fait tout de même saigner Hollywood plus que les autres, lui portant des coups mémorables, dévoilant l’envers d’un décor décidément loin des paillettes habituelles…

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