Le Deuxième Acte : À Couvertures tirées

On ne présente plus Quentin Dupieux depuis belle lorgnette, véritable hipster cineman défrayant l’actualité filmique depuis ses premières armes hautement conceptuelles que constituent l’agaçant Nonfilm, le déconcertant et un rien « mou du genou » Rubber ou encore l’étonnante et cocasse comédie situationnelle Steak… A raison de près de deux longs métrages par an depuis l’excellent et astucieusement promu Incroyable mais vrai en 2022 le chantre de l’Art-concept fait régulièrement parler de lui au détour de créations peu ou prou réussies mais toujours atypiques et ne ressemblant – résolument – qu’à elles-mêmes ; non-sensiques, hénaurmes, éclatant délibérément les structures narratives traditionnelles pour mieux se ranger du côté des œuvres du cinéma surréaliste (Luis Buñuel en tête, dont le fascinant Un Chien Andalou semble traverser tout l’imaginaire du réalisateur dont il est ici question, ndlr) les films de Quentin Dupieux alternent entre mises en abyme jusqu’au-boutistes (Rubber, Réalité, le récent et décevant Daaaaaalí !) et comédies potaches fourmillant d’inventivités dignes de la théâtralité absurde et ubuesque d’un Eugène Ionesco (Au Poste !, Mandibules, Fumer fait Tousser…).

Ce seront ces deux marques de fabrique (les récits en imbrication méta-filmiques d’une part, cette volonté de tourner le dos au bon goût et aux canons de la sophistication comique un brin suffisante et/ou enorgueillie de subtilités futiles et « même pas drôles » d’autre part, ndr) qui trouveront un bel équilibre au croisement du quatorzième et dernier long métrage de Mr Oizo alias Quentin Dupieux : Le Deuxième Acte, film d’ouverture de la 77ème Édition cannoise et présenté hors compétition ce mardi 14 mai, édifiante comédie une fois encore conceptuelle mettant en scène quatre des comédiens (et comédienne !) les plus bankables du moment – à savoir la ravissante Léa Seydoux, le distingué Louis Garrel, le brusque et puissant Vincent Lindon et enfin l’impayable Raphaël Quenard.

Partant pratiquement d’une non-idée (concept que n’aurait pas déprécié le Laurent Baffie des Clefs de Bagnole perdues vingt ans plus tôt dans la poche gauche de son auteur-réalisateur, ndr) Le Deuxième Acte instaure d’emblée une esthétique low-fi : cadrages étrangement proposés, lumière terne voire sous-exposée, faux rythme et longs plans-séquence accompagnant platement et fonctionnellement de drôles de discussions… On comprend rapidement que David (Garrel) tente un peu vainement de rencarder Florence (Seydoux) et Willy (Quenard) à l’insu de la première et au corps défendant du second, puis que le comédien Guillaume Tardieux (Lindon, d’un ridicule irrésistible et joliment vivifiant) semble participer au tournage d’un long métrage qu’il juge – en substance – merdique et dont on apprendra par la suite qu’il sera intégralement produit et réalisé par une redoutable et totalitaire Intelligence Artificielle. De fil en aiguille Quentin Dupieux développe (non sans une certaine brillance et virtuosité) un récit proche de l’écriture automatique au gré duquel le quatuor de comédiens parvient à communiquer toute une folie auto-dérisoire où l’égocentrisme et le narcissisme des uns (Lindon et Garrel principalement) se frottent au cabotinage des autres (Quenard, après l’incontournable Yannick, continue de promener sa verve gouailleuse avec la sympathie d’un jeune chien fou ruant dans les jeux de quilles…).

De fait Le Deuxième Acte permet aux quatre comédiens de pratiquement « se jouer » et s’auto-parodier avec un plaisir forcément tangible pour peu que l’on avance en terrain connu à l’aune d’un récit en totale et très plaisante roue-libre : Louis Garrel continue de gagner en excellence de film en film, ici imparable en acteur veule et sur-conscient des préoccupations sociétales contemporaines (non-genre, cancel culture, cause LGBT, tout y passe…) et Léa Seydoux entérine sa réputation d’actrice déjà installée par pur déterminisme en arborant un emploi de jeune femme prude et timidement sournoise lui collant admirablement à la peau. Raphaël Quenard peine d’ores et déjà à se ré-inventer, jouant ici presque logiquement son propre rôle d’échalas nasillard mais au demeurant si généreux et attachant que le panache est, sera de rigueur. Enfin Lindon n’est pas en reste face à ses partenaires, délectable en star aguerri aux élans humanistes prétendus (réchauffement climatique, guerre aux quatre coins du monde, bien-pensance et indignations de toutes sortes, tout y passe encore…) fraîchement consacrée par un Paul Thomas Anderson qui n’apparaîtra jamais, ni au son, ni à l’image…

Au quatuor sus-cité viendra s’ajouter un cinquième larron inconnu au bataillon : l’étonnant Manuel Guillot interprétant ici le figurant Stéphane Jouvet, génial en sommelier fébrile assistant au crépage de chignon de David, Willy et consorts dans l’intimité d’un restaurant lui aussi nommé Le Deuxième ActeAvec la dimension farfelue d’un Au Poste ! ou d’un Mandibules ce nouveau long métrage de Quentin Dupieux convoque surtout le grand Bertrand Blier à notre imaginaire collectif, de Buffet Froid au très étonnant Les Acteurs en passant par le plus récent Convoi Exceptionnel qui – lui aussi – traitait déjà du fameux syndrome de la page blanche à des fins saugrenues et méta-filmiques…

Tenant avec pondération son concept et sa précision déguisée ici en un concert d’improvisations foutraques et jubilatoires (Raphaël Quenard, encore et toujours…) Le Deuxième Acte figure parmi les belles surprises de son auteur-réalisateur, petit cadeau de cette année 2024 et potentiel succès critique et public de ce printemps décidément prolifique en termes de propositions inattendues. À ne pas manquer !

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