Occupied City : Par-delà la Vie et la Mort…

On ne présente plus le cinéaste et vidéaste Steve McQueen, artiste natif de Londres auteur des somptueux Hunger et Shame sortis respectivement en 2008 et en 2011, le premier s’étant vu récompensé d’une Caméra d’Or amplement méritée lors de la 61ème Édition du Festival de Cannes lorsque le second marqua la consécration définitive de Michael Fassbender dans la cour des acteurs les plus prestigieux de sa génération, idéal dans la peau d’un sex-addict new-yorkais aussi vulnérable qu’impénétrable ; s’ensuivit un 12 Years a Slave de facture davantage traditionnelle et « oscarisable » (ledit métrage ne manqua pas du reste d’obtenir la statuette du meilleur film de l’année 2014, ndlr), drame historique un rien ordinaire en comparaison des deux films sus-cités et forcément décevant au regard de la singularité déployée jusqu’alors par le réalisateur, cinéaste n’ayant pas son pareil pour sublimer la grève des couvertures et de l’hygiène des années Thatcher (Hunger) ou pour apposer une sensibilité accrue sur les blocages affectifs et psychologiques d’un homme aux dehors à priori avantageux (Shame).

Après Les Veuves et la pentalogie sérielle Small Axe (deux projets que l’auteur de ces lignes n’a pas encore eu la chance de découvrir, faute de temps et de rigueur…) Steve McQueen effectue son grand retour en mai dernier lors de la 76ème Édition Cannoise avec ce qui restera assurément comme son potentiel magnum opus : le prodigieux Occupied City sorti dans nos salles obscures mercredi dernier, documentaire de près de quatre heures et demi tenant lieu dans la cité cosmopolite et sciemment européenne d’Amsterdam et au cœur duquel le passé de la Seconde Guerre Mondiale et de l’occupation nazie semble étrangement converser, dialoguer avec les dernières années d’une décade marquée par la pandémie du Covid-19 et divers mouvements sociaux intimement liés les uns par rapport aux autres. Scrupuleusement adapté du livre Atlas of an Occupied City (Amsterdam 1940-1945) de Bianca Stigter Occupied City mêle la précision et la spécificité de son, ses sujet(s) – les crimes perpétrés par les nazis et ses collaborateurs sur le peuple juif dans la capitale néerlandaise, génocide que Steve McQueen retrace avec une méthode digne d’un entomologiste au gré d’une voix-off déployant tout un effroyable inventaire de faits divers d’époque, ndr – à un esprit de synthèse digne des plus grands, invitant par là les spectateurs à penser par eux-mêmes (d’une part) et mieux ensemble (d’autre part).

La pensée permanente habitant littéralement le dernier film de Steve McQueen est celle d’une collectivité, d’une universalité… Entre cette longue, interminable mais fascinante liste amstellodamoise énumérant d’innombrables victimes du NSB (le mouvement national-socialiste des Pays-Bas, ndlr) par le truchement d’une narratrice reprenant les mots directement empruntés des écrits de Bianca Stigter et les images du monde actuel nous invitant à nous perdre dans l’architecture quasiment tentaculaire du métrage qu’il constitue Occupied City convoque le passé de la Shoah pour permettre, peut-être, au présent de se réconcilier avec lui-même : mots (maux) du passé pour un présent encore et toujours à re-déterminer à la lumière des fantômes de jadis, voix-off d’hier et image d’aujourd’hui témoignant d’une vie après la mort, d’un espoir après la terreur, d’une humanité plurielle après la barbarie du totalitarisme. Ainsi le réalisateur évoque entre autres choses le phénomène Black Lives Matters dix ans après 12 Years a Slave (dont le vecteur narratif n’était rien de moins que l’esclavage étasunien au mitan du XIXème Siècle, ndr), un écosystème au bord du gouffre ainsi qu’une politique d’austérité intrinsèque à la récente pandémie mondiale – et de fait néerlandaise ; autant de pré-occupations magnifiées, sublimées par la caméra de Steve McQueen qui livre là un devoir de mémoire aussi atypique que proprement indispensable, loin de l’incontournable chape de plomb provoquée par le célèbre – mais souvent rébarbatif – Shoah de Claude Lanzmann.

Les fantômes occupent alors une place de premier ordre dans ce documentaire non exempt d’une véritable richesse formelle et dite de « mise en scène » : entre l’onde frémissante des canaux amstellodamois, une pluie nettoyant le chaos urbain et la définition ultra-léchée des images exhaussant à un point culminant et inédit les monuments de la capitale (le quartier tour à tour chaleureux et raffiné de Leidseplein, les abords du Rijksmuseum, la place du Dam…) les morts d’antan semblent littéralement séjourner dans les lieux filmés par l’auteur de Shame et de Hunger, comme pour mieux donner conseils et autres bonnes augures aux nouvelles générations. Une science infuse et pénétrante s’incarne et nous absorbe d’un bout à l’autre de Occupied City, morceau de Cinéma mémoriel et rémanent débarrassé de toute arrogance et/ou suprématie intellectuelle rédhibitoire. C’est d’ailleurs de ce point de vue qu’il excelle le plus : en plus de quatre heures pétrie de spécificités et de nombreux détails proférés par une voix-off un rien monolithique et un rythme des plus soutenus et des plus exigeants Occupied City réussit l’exploit de captiver comme les plus belles fictions historiques des temps passés et à venir. Une Œuvre colossale à voir impérativement, point d’orgue d’une filmographie visiblement sujette aux plus étonnantes des ré-inventions. Moderne et fascinant, rien de moins.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*