Nekromantik : Amour macabre

Il existe un lien ténu entre nécrophilie et militantisme. Ce lien s’appelle Nekromantik. Cette bizarrerie cinématographique est née du génial esprit tordu de Jorg Buttgereit. Ses deux œuvres phares, Nekromantik 1et 2 sont désormais disponibles sur Shadowz, accompagnée d’un ensemble de suppléments de qualité. Ce cinéaste allemand marqua à jamais l’industrie du bis.  Cet objet macabre est intéressant en soi, de même que le contexte dans lequel il a été produit. Rappelez-vous vos cours d’Histoire : en 1988, l’année de sortie du film, la jeunesse allemande vit les derniers soubresauts de la Guerre Froide.

Mais avant de se pencher sur sa fabrication, attardons-nous sur son intrigue. Soyons francs, il s’agit avant tout d’un film expérimental, un manifeste visuel plus qu’un véritable objet de divertissement (même s’il arrive néanmoins à remplir aussi cette fonction). Le spectateur entre donc dans l’intimité d’un couple de jeunes allemands, incarnés par Harald Lundt et Beatrice Manowski. Ces deux tourtereaux ont une passion pour le moins étrange : ils aiment forniquer avec des cadavres. Lui, travaille dans une société de nettoyage missionnée pour ramasser les corps fumants, après un accident de la route par exemple. Mais au lieu d’emmener le corps en question à la morgue ou de le restituer à la famille du défunt, comme le ferait toute personne saine d’esprit, il le ramène dans son deux-pièces afin de s’adonner à des câlinous morbides en compagnie de sa copine.

Le film est court et alterne entre des séquences d’orgies et de manipulation de cadavres ou d’organes et des séquences extérieures très solaires, presque niaises, qui cherchent à trancher avec la noirceur de la mort omniprésente. Un peu à la manière de certaines fêtes traditionnelles, le trépas n’est pas considéré comme une malédiction, au contraire. Les deux personnages se réjouissent de la mort d’autrui puisqu’elle est synonyme de plaisir charnel et cette relation singulière renoue avec les différentes croyances de l’existence d’une vie après la mort. Même si aux yeux du spectateur, le squelette sex-toy est bel et bien mort, son détournement comme partenaire sexuel lui redonne une « raison de vivre ».

Rappelons-le à nouveau, Nekromantik est une expérience pour combler un cruel manque d’œuvres transgressives dans l’Allemagne des années 1980. Jörg Buttgereit a réalisé ce film avec les moyens du bord, c’est-à-dire son argent de poche. Il explique lui-même dans un supplément disponible sur Shadowz qu’il était frustré de l’application de la censure sur le cinéma et du nombre considérable de films d’horreur auxquels il n’avait pas accès. Selon ses dires, c’est l’association de l’élan punk rock encore vivace à l’époque et une volonté de débrouillardise et d’artisanat qui l’ont motivé à tester les limites de la censure avec Nekromantik. En lui-même, le film n’est pas si différent de toutes les productions d’étudiants fauchés, tournés illégalement dans le champ du voisin ou dans le sous-sol des parents. Mais son rendu final n’est pas ce qui fait de Nekromantik un objet si fort.

Nekromantik rappelle l’importance de l’acte de création. Ce qui a motivé Buttgereit et ses copains, c’était de réaliser un film, quoi qu’il en coûte ! Il s’avère que cela s’est porté sur un triangle amoureux macabre. C’est parce que ce sujet rassemble les pulsions primaires instinctives faciles à appréhender autant pour les metteurs en scène que pour les spectateurs. Si le but de cette petite bande de potes créatifs était de secouer la censure établie, quoi de mieux qu’une histoire d’amour, de sexe et de mort ? Il n’y a point de métaphore dans Nekromantik, le film raconte exactement son titre ! Le réalisateur a pu diffuser son œuvre pendant deux années entières en Allemagne avant que la censure ne l’interdise. Il a même été contraint de se justifier lors d’un procès afin de prouver que son film était bien une œuvre d’art.

Avec Nekromantik, il est intéressant de voir que dans certains pays et sous certains régimes, c’est l’acte de produire une œuvre artistique qui est une forme de résistance davantage que son contenu. L’existence même d’un film défiant la norme établie prime sur sa qualité technique, narrative et esthétique. Gardez donc un œil sur les enfants de vos voisins qui filment des rats crevés avec le camescope familial… Ils font peut-être de l’art.

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Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la plateforme Shadowz.

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