Rencontre avec Marc Herpoux – Partie 5 : Faire du genre en France

Dans la cinquième partie de ce long entretien consacré à la carrière de Marc Herpoux, nous allons nous concentrer sur Au-delà des Murs, une œuvre encore trop méconnue malgré son originalité au sein de la production audiovisuelle française. Au-delà des Murs est une série horrifique en trois épisodes qui dépeint la survie de Lisa, une femme coincée à l’intérieur d’une maison en apparence infinie, comme la représentation de sa psyché torturée. Jamais contrainte par la présence d’un autre genre comme le polar ou le drame social, la série est en avance sur l’esthétique des espaces liminaux qui fleurira quelques années plus tard sur Internet, d’ailleurs citée dans le livre du Youtubeur Alt236 sur le sujet.

Cette discussion sera donc l’occasion pour Marc Herpoux de revenir en détails sur les difficultés que l’on peut rencontrer lorsqu’on fait du genre en France que ce soit lors de la pré-production avec le piège de la trop grande liberté offert par le concept, de la production avec les restrictions d’un budget insuffisant et même de la post-production avec le temps de travail nécessaire à la réussite de tous les effets de mise en scène… Au-delà des Murs est donc un miracle qui n’a malheureusement pas marché lors de sa diffusion et qu’on aimerait voir un jour réitérer.

Le lien vers la première partie de l’entretien : Rencontre avec Marc Herpoux – 1ʳᵉ partie : Entre deux médiums

Le lien vers la seconde partie de l’entretien : Rencontre avec Marc Herpoux – Partie 2 : L’amorce d’une transition

Le lien vers la troisième partie de l’entretien : Rencontre avec Marc Herpoux – Partie 3 : Réussite et déceptions

Le lien vers la quatrième partie de l’entretien : Rencontre avec Marc Herpoux – Partie 4 : Retour sur le service public (et au polar)

Au-delà des Murs

Synopsis : Lisa, jeune orthophoniste, s’installe dans une maison en ville dont elle a mystérieusement hérité. Elle découvre des pièces et des couloirs qui suscitent son effroi. La maison mouvante s’avère manipuler d’autres occupants, croiser d’autres espaces temps, pour mieux offrir à Lisa l’occasion d’un voyage initiatique.

Réalisateur : Hervé Hadmar, Scénario : Marc Herpoux, Hervé Hadmar et Sylvie Chanteux, Producteur : Christine de Bourbon Busset, Acteurs : Veerle Baetens, Geraldine Chaplin, François Deblock, Lilas-Rose Gilbert…

Quel est ton rapport à la Belgique ? Dans chacun de tes projets, il y a très souvent un personnage belge. Ici, la série est une co-production belge tourné à Bruxelles. Est-ce que c’est une réflexion consciente ?  

Il y a de tout. D’abord, j’adore le cinéma et les séries belges. Ils ont une personnalité et un univers qui n’appartient qu’à eux. Ils se foutent du formatage. Leur production peut se rapprocher des North Noir (polars scandinaves comme Brön, The Killing…) qu’on trouve au Danemark, Suède, Norvège… assez détachés des références américaines avec leur propre univers. Même quand la Belgique tombe dans ces influences, c’est souvent au second degré, presque pour se moquer. Ils ne cherchent pas à copier. La Belgique est un peu à la France ce que peut être l’Angleterre aux Etats-Unis. Par exemple, quand on adapte Skins chez nous, c’est très formaté autour des parents alors que tu ne vois pas les parents dans la série originale ! On ne va pas chercher à le faire en disant “voilà nos jeunes français !”. Non, on va rentrer dans un formage télévisuel avec des acteurs un peu beaux gosses qu’on va salir mais pas trop… Quant au remake américain, ce sont carrément des mannequins… On est très loin des acteurs de la série anglaise qui font authentiques. Les belges, c’est pareil, s’ils font une série sur les jeunes, ils ne vont pas tomber là-dedans. Ils ont quand même inventé la série Striptease ! C’est la raison pour laquelle j’apprécie écrire mes projets dans le Nord, au-delà des financements… Il y l’idée qu’en allant tourner là-bas, la série sera moins formatée que si elle se déroulait à Paris où l’action va vite se concentrer dans des quartiers bourgeois ou en banlieue, mais dépeinte de façon cliché.

Dans ta carrière, tu n’as jamais participé à un atelier d’écriture, cette idée ne te faisait pas envie ? 

Non, ça ne me titille pas du tout. Chapeauter un atelier d’écriture sur un projet que j’initie à la limite… En fait, je suis quelqu’un qui n’est pas bon dans la commande pure et dure. Après, il y a commande et “commande”. Si on me demande d’adapter Les Misérables aujourd’hui, c’est une commande, mais c’est moi qui gère la façon dont je vais adapter le livre. Maintenant, une commande où je dois me fondre dans l’écriture d’Un village français par exemple, je ne serais pas bon. Je vais écrire des textes qui seront trop “Marc Herpoux” et que Fréféric Krivine (le showrunner d’Un village français) va devoir complètement réécrire en me disant “Marc, ce n’est pas ça la série”. Je vais avoir un mal fou à plonger dans la série à cause de mes obsessions et de mon langage bien à moi… Il y a des gens qui sont capables de prendre le trait de Hergé ou de Uderzo, et c’est une faculté que je n’ai pas. Tu le vois aussi aux États-Unis avec les filmmakers, c’est-à-dire des gens capables d’imiter le style d’un autre réalisateur. Par exemple, c’est prégnant dans House of Cards où le réalisateur qui reprend à partir de l’épisode 5 n’est plus Fincher et va reproduire sa patte. Et demain, ce réalisateur pourrait très bien aller réaliser du The Shield ou du Breaking Bad en s’adaptant à la direction artistique de la série. J’ai un grand respect pour ces gens-là. C’est pareil pour l’écriture. Des gens sont très bons là-dedans. Ils écrivent à la Fanny Herrero, à la Eric Rochant… Après, le showrunner lisse les textes, mais le scénariste doit être capable d’emprunter son style pour presque écrire à sa place et limiter ce lissage. J’ai essayé à mes débuts, mais au bout d’un moment, je me suis dit : “ça ne sert à rien. Je n’y prends pas de plaisir, alors que je m’éclate dans mes obsessions. Il vaut mieux me développer là-dedans pour que ça devienne une sorte de marque plutôt que de me forcer à rentrer dans des ateliers d’écriture dans lesquels je ne me retrouve pas”. 

Je dois le dire, mais avec Pigalle, la nuit, Au-delà des Murs est une de tes séries que j’ai le plus aimé. 

Je pense que Sambre va prendre le dessus, mais Au-delà des Murs est une série qui m’est très chère, peut-être ma préférée, avec en troisième position exæquo Les Oubliées pour lequel j’ai un énorme faible et Pigalle, la nuit. Après, il y a L’Embrasement, mais c’est surtout la dimension humaine et personnelle qui m’a bouleversé. Le challenge sur Au-delà des Murs a été incroyable : il fallait trouver comment renouer avec du fantastique français. Avec Hervé, on avait écrit les huit épisodes de la saison 2 des Témoins en un an. Là, on a mis un an et demi pour écrire trois épisodes d’Au-delà des Murs ! Je remercie encore les gens d’Arte qui, sans jamais dénaturer le projet, nous ont à chaque fois poussés plus loin en répétant “ce n’est pas ce que vous nous aviez promis”. Hervé réalisait la première saison des Témoins, donc je me suis à nouveau trouvé seul à l’écriture. Mais pour le coup, le projet a beaucoup bougé une fois qu’il est arrivé. La structure a été reprise, puis rereprise, puis rereprise… pour essayer de mettre le doigt sur l’ADN du projet. On avait très rapidement vendu cette idée de maison fantastique sans forcément avoir tous les tenants et aboutissants du projet. En plus, il y avait la possibilité – mais ce n’était pas sûr – de faire six épisodes. Hervé était parti sur une histoire de “grand architecte” avec toutes sortes d’idées farfelues… Et puis, Arte a décidé de ne faire que trois épisodes. On devait virer tout ce qui tournait autour de la maison. Je lui ai dit : “on n’a que trois épisodes, on ne peut plus raconter l’histoire de la maison, il faut raconter l’histoire de cette femme”.

Les Yeux sans visage de Georges Franju

Donc, on a repensé le projet tout en réfléchissant à la manière de créer du fantastique à la française. On avait en tête la Belle et la Bête de Cocteau, les Yeux sans visage de Franju, les films de Polanski (Le Locataire, Répulsion…) écrits avec Gérard Brach. On essayait de s’appuyer sur ces œuvres françaises, mais c’était très dur, car la France avait totalement délaissé ce pan de sa culture et on ne voulait pas tomber dans une sorte de gloubi-boulga comme avec Le Pacte des Loups. Je suis finalement allé du côté de l’Asie avec le cinéma japonais à la Dark Water ou du coréen à la 2 Sœurs. Ces réalisateurs savaient ce qu’ils faisaient et avaient le budget pour le faire, sauf qu’on savait très bien que ce ne serait pas forcément notre cas. Nouvelle preuve – s’il en faut – qu’il est impossible de dissocier scénario et réalisation. Honnêtement, et c’est pareil pour Signature, je ne serais jamais parti seul sur un projet comme celui-ci. Il faut quelqu’un qui…

Qui en soit capable…

Oui, et je savais que c’était le cas d’Hervé. Quand il me racontait “on va faire tel plan !”, j’avais confiance, mais avec un autre… Imagine Signature entre les mains d’un autre réalisateur… Tu sais que le ridicule n’est jamais loin… Et puis, ce n’est pas qu’une histoire de réalisation, penser Au-delà des murs, c’est aussi penser un budget, avec l’organisation qui va avec. Tu vas avoir une équipe disponible au moment du tournage qui n’est pas forcément celle dont tu rêves, et ces gens-là, ce n’est pas qu’ils sont nuls, c’est juste qu’ils n’ont jamais travaillé sur ce type de projet. Moi, je mets un an et demi à pondre la série avec Hervé, donc c’est normal qu’ils mettent du temps à faire certains maquillages, certains effets… C’est un travail de collaboration. Les États-Unis produisent des films d’horreur à gogo donc quand tu dois aller chercher des techniciens, tu as l’embarras du choix. En France, quand tu n’as pas les spécialistes, tu vas être obligé de travailler avec des gens qui n’ont pas cette expérience et tu vas devoir le prendre en compte. Par exemple, en postproduction, sur un projet comme Au-delà des Murs dans lequel tu vas devoir travailler avec des fonds verts, du sound design… tu sais que le travail va être long. Le moindre grincement de porte devient une discussion interminable. Il suffit qu’il soit mal mixé pour que ça paraisse ridicule ou plus du tout effrayant. Ces questions ne se posent pas quand tu fais du drame, la direction artistique n’est pas du tout la même. Ce temps et ce travail supplémentaire, tu as intérêt à y penser avant parce qu’une fois sur place, le budget est déjà parti, donc tu seras forcé d’aller vite et bâcler le travail. Bien évidemment, même en prenant cette donnée en compte, Arte ne va pas augmenter le budget. Il va donc falloir faire autrement : un tournage plus court avec des épisodes moins longs. 

40 minutes…

Voilà. On a demandé à Arte de nous donner le budget d’un 52 minutes pour développer du 40 minutes et ils ont accepté. L’argent de ces 10,12 minutes qui n’existeront pas sera alors mis dans la postproduction. Heureusement qu’on l’a pensé en amont, sinon… Au départ, on pensait tourner en studio avec la maison comme décor unique. On pensait à Cube : tu changes la couleur du décor et tu as l’impression qu’ils ont changé de pièce alors qu’ils sont toujours dans le même décor. Mais quand on le pense, c’est très abstrait. Au bout d’un moment, tu te rends compte qu’il va falloir trois plateaux pour que les décors – qu’on devra redécorer à chaque fois quand même – paraissent bien… C’est devenu un tel merdier et ça coûtait tellement cher qu’Hervé et la production se sont dits qu’ils allaient tourner dans de vrais décors. Ce qui était censé être pratique est devenu un enfer. Petit problème : tout le scénario avait été écrit en fonction de la maîtrise du lieu que nous n’avions plus. Finalement, on a adapté l’histoire aux décors qu’on avait trouvés et l’exercice fut assez sympa. À un moment, il devait même y avoir une grande fête foraine, avec un train fantôme et une grande roue à la place de la maison près du lac. Malheureusement, les dates ne collaient pas et on a finalement abandonné l’idée. Pareil, si la scène finale est comme ça, c’est parce qu’ils avaient trouvé cette espèce de grande cuve…

Oui, on dirait une sorte de centrale nucléaire. On pense à Brazil notamment…

Exactement. C’était une centrale électrique désaffectée. Mais à la base, ce n’était pas du tout ce décor que j’avais imaginé. J’ai réécrit face à la beauté du lieu. En même temps, avec Hervé, on a toujours réécrit en fonction des lieux qu’on trouvait. C’est pour ça qu’on s’était installé à Pigalle ou au Tréport (lieu de tournage de la première saison des Témoins). Pareil pour Les Oubliées, on avait fait tout un travail de repérage avant d’écrire la moindre scène. Il ne faut pas non plus le faire systématiquement et se laisser une marge de manœuvre pour pouvoir réécrire si nécessaire. Par contre, on n’était pas dans cette configuration avec Jean-Xavier sur Sambre. Il n’a pas respecté les lieux exacts parce que, dans la réalité, ils étaient un peu moches, donc il est allé tourner ailleurs tout en restant sur le bord de la Sambre.

Il faut que ce soit visuel…  

Oui, c’est ça. Par exemple, la scène dans Les Témoins où Maisonneuve se fait tirer dessus lorsqu’il est dans le funiculaire est venue lorsqu’on a pris le funiculaire. En plus, on a fait en sorte que le personnage aille se recueillir sur une tombe alors que dans la réalité, le funiculaire ne mène pas du tout à un cimetière. Le décor peut parfois amener des idées.

Avec Au-delà des Murs, tu retrouves Christine de Bourbon Busset, la productrice de Pigalle, est-ce qu’il était facile de lui vendre le projet ? Et Arte ? Quand on découvre la série aujourd’hui, on se demande comment vous avez réussi à la faire produire…

Christine est immédiatement séduite par nos quelques pages de concept. Après, c’est Christine. Elle nous adore et c’est réciproque. Quand un projet lui plaît, elle y va ! Elle s’est battue pendant, je ne sais combien d’années, pour produire Cheyenne et Lola de Virginie Brac. Mais ce n’est pas pour autant que le projet était voué à se faire. Sauf qu’Arte dit oui ! Mais la direction change entretemps avec Olivier Wotling, donc on déchante vite. Le nouveau patron va vouloir imposer sa patte – normal – et s’il y a un projet qui doit être annulé, c’est bien le nôtre. Eh non ! Olivier Wotling – super classe – vient à la première réunion et nous écoute parler avant de partir en nous disant “je vous laisse travailler”. Ce qu’on va continuer à faire pendant les mois suivants… Le projet séduisait, mais je ne peux pas expliquer pourquoi. C’était un OVNI qui n’a malheureusement pas marché.

C’est déjà incroyable qu’une telle série ait été produite en France…

C’est un miracle. Je suis dans le métier depuis 25 ans, je sais ce qui se vend et ce qui est plus difficile. Paradoxalement, ce ne sont pas forcément des projets trop ambitieux, mais ceux qui sont susceptibles de poser des polémiques politiques comme Les Misérables… Pour faire ce projet maintenant, il faudrait traiter des révoltes, des grèves, des Gilets Jaunes… Tout de suite, ils ont peur “Comment va-t-on parler de ça ? Comment va-t-on présenter le projet sans être trop engagé ?” La question sociale à la télévision ne doit pas exister. Je l’ai vraiment compris avec tous les très bons projets de collègues qui ne sont jamais faits. Et les plateformes, c’est pareil ! Aujourd’hui, la question sociale est plus taboue que le sexe. Parler de thunes et de problèmes d’argent est beaucoup plus dérangeant que de parler de sexe. Après, tu regardes certains projets et tu te demandes “mais comment est-ce qu’il a pu se vendre ?” J’étais convaincu que France Télévisions allait nous emmerder sur la question de la temporalité et du protagoniste différent à chaque épisode sur Sambre. À chaque fois, le personnage se prend un mur et l’épisode se termine mal. Je me suis dit “j’y vais parce que c’est Jean-Xavier”. Bon, il était en très bons termes avec Arte et France Télévisions. C’était déjà étonnant qu’un projet aussi glauque que Laetitia ait pu se faire en rencontrant un tel succès avec 5 millions de téléspectateurs ! Néanmoins, sur Sambre, au fond de moi, je me disais toujours qu’il y avait des chances que le projet n’aboutisse pas. Sauf que la série s’est faite, et très tranquillement en plus, comme Au-delà des Murs

C’est aussi un des seuls projets, avec Pigalle, il me semble, où votre duo est épaulé par une troisième scénariste, ici Sylvie Chanteux.

C’était aussi le cas dans Les Témoins avec Dominique Montay. Pour être honnête, leur crédit ne veut pas dire que ces personnes sont pleinement rentrées dans l’écriture. Ce n’est pas pour dévaloriser leur travail, mais c’étaient surtout des moments dans lesquels on avait besoin de recul et d’idées fraîches. La personne est plus script doctor1 que véritablement co-auteur, dans le sens où elle n’est pas rentrée dans le processus d’écriture dès le début, mais à un moment ponctuel, souvent en fin de course quand on manque de recul. Et au bout d’un an et demi de développement, je peux te dire que tu n’en as plus.

Dans vos projets, il y a toujours une dimension fantastique, que ce soient les fantômes dans Les Oubliées, les rêveries nostalgiques de Pigalle, les sens aiguisés de Toman dans Signature ou le loup et les enfants dans les deux saisons des Témoins, donc j’imagine que c’était agréable d’enfin pouvoir vous lâcher et faire du fantastique pur.

Oui, mais c’était aussi un piège. Dans tous les autres projets, on avait un genre premier qui permettait d’ancrer la narration dans quelque chose de tangible avec le genre fantastique qui venait en deuxième. Là, une fois que notre protagoniste a pété le mur de la maison, tout est possible ! Et le problème – c’est une formule qui est bien connue, mais qu’il faut bien garder en tête – il est le suivant : “Si tout est possible, rien n’est réel”. Et je rajoute que si rien n’est réel, rien n’est crédible ! Il fallait donc faire en sorte que tout ne soit pas possible. C’est là qu’on a commencé à galérer parce qu’on devait amener des règles à l’intérieur de ce monde pour le rendre tangible, alors que le but n’était pas de raconter l’histoire de la maison, mais celle de cette femme. On va donc mêler les règles de la maison aux problématiques personnelles que la protagoniste doit régler. Cette logique interne à la narration va permettre au récit de devenir tangible et réel, de sorte que les spectateurs puissent y croire. La chose était d’autant plus difficile que toutes les références visuelles et les effets de mises en scène qu’on avait en tête étaient globalement américains comme les jumpscare qu’on s’était interdit d’utiliser. Cette mise en scène ne nous ressemblait pas et on n’aurait pas eu la thune suffisante pour les faire fonctionner ! Il fallait donc que toutes les idées puissent se faire avec un bout de ficelle et du chatterton… Quand tu additionnais toutes ces nécessités, tu te rendais compte à quel point c’était un casse-tête extrêmement compliqué. Dernièrement, j’ai relu des passages de Story (référence parmi les livres de dramaturgie) et Robert Mckee explique qu’un auteur est “quelqu’un qui donne des règles et s’enferme dans un monde cohérent”. Je trouvais que c’était un bon résumé de mes réflexions de l’époque. 

On le voit d’ailleurs très bien dans la narration des films de super-héros avec les multivers… Il n’y a plus d’enjeu ! Les personnages, même morts, peuvent revenir à tout moment !

On peut même poser la question de ce que ces histoires peuvent raconter lorsqu’il n’y a plus de sens. Si tu veux donner du sens, il faut restreindre son univers. 

Aujourd’hui, une grande partie de l’horreur que l’on trouve sur internet repose sur ce qu’on appelle “les espaces liminaux”2. En revoyant Au-delà des Murs, on se rend compte à quel point votre série était en avance et qu’elle mériterait d’être redécouverte en rapport à ce concept.

Entièrement d’accord et pour le coup, c’était très conscient. Cette horreur fait vraiment partie de ce qu’on aimait avec Hervé. On avait même envie d’adapter une BD coréenne (Appartement de Kang Full) autour d’un immeuble dans lequel les gens se suicident peu de temps après avoir vu un fantôme. Pourquoi voulait-on tous les deux l’adapter ? Parce qu’on avait envie de filmer l’angoisse de ces grands espaces, de ces immeubles avec ces longs couloirs dans lesquels tu trouves des appartements vides ou d’autres seulement habités par une seule personne sans très bien savoir qui c’est… C’était déjà en gestation sur Dark Water que je trouve plus intéressant que The Ring, encore trop contraint par la figure du fantôme traditionnel japonais. Dans Dark Water, l’horreur peut surgir du quotidien, du banal, de cette ombre qu’on ne voit pas bien derrière un objet au loin… Après, tout le problème, c’est que quand cette chose surgit, c’est moins intéressant. C’est la force d’un Lynch qui réussit à faire monter la sauce pendant trois plombes. Là où tu flippes le plus dans Lost Highway, c’est le moment où tu comprends qu’en fait, il est filmé durant son sommeil et qu’il se voit sur la vidéo. 

J’imagine que vous partagez aussi La Maison des Feuilles comme principale inspiration.

Oui, tout à fait.

Est-ce que tu connais bien cette création sur internet ?

J’en ai regardé, mais je ne suis pas non en train de la suivre parce qu’il y a des gens qui sont vraiment spécialisés là-dedans et je n’ai pas le temps de me plonger dedans. Par contre, si je devais revenir au fantastique, c’est clairement vers ça que je reviendrai. Je me replongerai alors dans une documentation conséquente. J’ai bien vu qu’il y avait des projets très originaux et je ne voudrais pas être dans la répétition. J’aimerais même mettre la barre plus haute encore : avoir la bonne inspiration et sortir de “l’effet” pour raconter quelque chose de consistant sur plusieurs heures. En tout cas, je me tournerais beaucoup plus vers ça que vers le cinéma d’horreur américain actuel.

Dans la série, on peut observer une nouvelle récurrence de la forêt et de l’eau, qui sont présents dans presque tous vos projets avec Hervé Hadmar…

Je vais être franc. C’est un motif d’Hervé que je me démerdais à inclure à chaque fois parce que je savais qu’il avait une idée très claire de comment le faire. La forêt, ça fait vraiment partie de ses tout premiers scénarios qui n’ont pas vu le jour. Quand j’aime un réalisateur, j’essaye de l’inclure dedans. C’est aussi là que se joue le travail commun. Après, il y a une histoire autour de la forêt dans Au-delà des Murs. À un moment, je sens qu’on va perdre la claustrophobie à force d’être continuellement dans la maison. On avait eu le même problème dans Pigalle et on avait dû créer une scène dans laquelle Adam et Thomas vont enterrer le corps du mari de Fleur dans la forêt de Rambouillet. Tu vois un peu le contraste avec Pigalle ! Dans Au-delà des Murs, c’est pareil ! Si on veut garder la claustrophobie, on va devoir sortir de la maison. Hervé me dit alors “on n’a qu’à faire une scène avec une forêt et des arbres !” Je lui réponds tout de suite qu’on ne va pas foutre une forêt dans la maison et il me dit “pourquoi pas ! La maison peut créer tout ce que tu veux, même une forêt !” En fait, c’était une très bonne idée ! À ce moment, les images de 2 Soeurs avec la forêt, le lac… me sont revenus. Cette esthétique de la forêt est vraiment une obsession d’Hervé. Il est d’ailleurs allé vivre en campagne au milieu d’une forêt. Je pense qu’il va finir comme Henry David Thoreau ! (*rires*)

Mais la question du conte, de la mythologie ?

Ah ! Cette thématique nous est commune par contre. En même temps, je suis aussi content de pouvoir passer à des œuvres plus “réalistes” comme l’Embrasement, Sambre ou Les Misérables. D’ailleurs, chez Victor Hugo, il y a du conte ! Cosette, c’est du conte ! Je ne me souvenais pas à quel point il avait réussi à faire un mélange – parfois un peu limite – entre la description sociale d’une réalité dure et violente et les images de contes, comme quand Cosette va chercher de l’eau au puit, ou même le côté “l’ogre et la belle-mère” des Thénardier… Tu es dans Cendrillon ! Et même si passer de l’un à l’autre dans la série aurait été compliqué pour Jean-Xavier, j’aurais aimé qu’il y arrive. J’essaye de me balader entre ces deux types de projets avec certains très “conte”, y compris sous l’angle thriller (qui se vend mieux que le fantastique), et d’autres extrêmement réalistes avec une forte documentation, notamment sur les questions de migration et comment des gens se retrouvent à mourir en Méditerranée. 

Le design des créatures tel que dans la série était déjà écrit ainsi dans le scénario ?

Non, c’est vraiment quelque chose qui s’est développé entre Hervé et les équipes costumes, effets spéciaux… Les créatures noires existaient comme concept, comme un fantasme, mais sans forcément spécifier le design. Il fallait penser au coût. Les pauvres figurants ! Dans le froid de la pleine nuit, ils étaient presque nus et couverts d’une sorte de gel noir avec un flambeau à la main. Ils ne pouvaient pas s’habiller parce qu’ils allaient enlever le gel, donc on les avait foutus dans une tente avec des radiateurs partout pour qu’ils puissent éviter de crever de froid. C’était absolument n’importe quoi ! Total respect pour tous ces figurants qui ont joué le jeu et ont appris leur chorégraphie. Hervé a juste utilisé des images de synthèse pour pouvoir les démultiplier parce qu’ils n’étaient pas assez. C’est fou ce qu’Hervé a réussi à faire avec aussi peu d’argent.

Et franchement, ça fonctionne !

C’est là où tu dis que tu peux frôler le ridicule. C’est un risque terrible quand tu fais du genre.

À la fin de la série, on est quand même frustré par les possibilités immenses de l’univers, au point qu’on peut se dire ”pourquoi trois épisodes et pas plus ?”  

C’est Arte… Si la série avait fait un chiffre record comme 2 000 000 de téléspectateurs, on aurait pu faire pression pour une deuxième saison. Mais, on n’avait aucun levier pour essayer. Et encore, quand je vois le succès de Pigalle en audience ET en critique – donc pas seulement l’un ou l’autre – on n’a quand même pas réussi à vendre la deuxième saison. Quand une chaîne n’a pas envie, elle n’a pas envie. Après, attention, Arte est très fier d’Au-delà des Murs. J’ai même eu droit à un appel personnalisé ! Néanmoins, même sans l’échec de la diffusion, développer une deuxième saison aurait été très compliqué parce qu’on avait tout axé sur le parcours de la protagoniste Lisa.

On peut même se dire que ce qu’elle a vécu dans la maison ne s’est finalement passé que dans sa tête.

Exactement. C’était le but, parce que sinon ça nous amenait à développer l’histoire de la maison. Or, on a développé l’histoire pour que cette maison devienne son monde intérieur… Ça aurait été très compliqué de faire une nouvelle saison, en termes de cohérence. Lisa n’était pas un personnage missionnaire à la Sandra Winckler (protagoniste des Témoins). On ne peut pas reprendre les ingrédients de la première saison pour faire une saison deux, trois, quatre… Ce n’est pas l’envie qui nous manquait, mais ce n’est pas dit qu’on aurait pu le faire.  

  1. Un script doctor (terme emprunté à l’anglais) est, dans le milieu audiovisuel, une personne à laquelle on fait appel pour améliorer un scénario.  ↩︎
  2. Dans l’esthétique Internet, les espaces liminaux sont des lieux vides ou abandonnés qui semblent étranges, désespérés et souvent surréalistes. Les espaces liminaires sont généralement des lieux de transition, liés au concept de liminalité.  ↩︎

Dans la prochaine partie de cette entretien, nous aborderons la seconde saison des Témoins ainsi que Les Damnés de la Commune, un projet étonnant auquel Marc Herpoux a participé. Quelques questions plus générales viendront aussi conclure l’entretien avec la dernière grande partie consacrée à Sambre.

De très chaleureux remerciements à Marc Herpoux pour sa gentillesse, sa générosité et son implication soutenue dans cette petite aventure.

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