Stanley Kwan : Romantisme amer

La popularité de Wong Kar-wai, grand cinéaste s’il en est, aura toutefois un brin éclipsé la carrière des autres cinéastes issus de la même génération. Ainsi en France, si l’on se souvient avoir entendu le nom de Stanley Kwan murmuré dans certains couloirs cinéphiles, notamment pour le film Rouge, le réalisateur a une filmographie que l’on s’est longtemps contenté de fantasmer sans vraiment savoir ce qu’il en était. Distributeur et éditeur de talent, toujours décidé à pourvoir à nos moindres désirs cinéphiles, Carlotta entend nous faire découvrir l’univers de Stanley Kwan en sortant en salles (et en copies restaurées) quatre films du cinéaste : Amours déchus, Rouge, Center Stage (dans sa director’s cut) et Lan Yu. 4 longs métrages, 4 occasions de tomber amoureux du cinéma de Stanley Kwan.

Rouge

Kwan se distingue par un style très romanesque, un goût pour le mélodrame et son intérêt pour les désirs et les luttes des femmes à qui il offre de très beaux rôles. Cinéaste à l’homosexualité revendiquée, aimant intégrer dans ses récits mélancoliques un portrait en filigrane des évolutions de son pays qu’il capte avec un regard aiguisé, Kwan se refuse aux artifices, aux grosses ficelles du drame et prend souvent des virages inattendus. Chez lui, le pitch initial du récit ne contient jamais la véritable essence du film, il va toujours au-delà. Amours déchus commence par la romance entre un homme et une femme et s’interrompt brutalement quand une amie de la femme est retrouvée assassinée. Alors que l’arrivée d’un inspecteur menace de faire basculer le film dans un polar, le scénario s’y refuse vigoureusement. L’assassin ne sera pas retrouvé, l’enquête jamais montrée, Kwan préférant s’attarder sur les conséquences de cette mort sur la relation entre les personnages. Même chose dans Center Stage où le biopic sur Ruan Lingyu (actrice populaire dans les années 30 en Chine qui s’est suicidée à 24 ans) devient à la fois une réflexion méta sur l’exercice du biopic (on y voit Stanley Kwan et Maggie Cheung au travail) tout en brossant un portrait passionnant de la Chine de cette époque et de son évolution politique.

L’exemple le plus probant se trouve dans Rouge (produit par… Jackie Chan !), sans aucun doute le plus beau film de la sélection. Commençant comme un film d’époque, dans lequel Fleur, une prostituée mélancolique (Anita Mui, au regard à la tristesse abyssale) et un homme issu d’une classe bourgeoise (Leslie Cheung) tombent amoureux, Rouge semble dérouler le récit classique d’une romance contrariée vouée à l’échec. Ce sera bien le cas mais à une autre échelle puisque survient très vite un autre personnage, évoluant clairement dans un monde contemporain. Et le voilà qui croise Fleur, fantôme errant dans une ville qu’elle ne reconnaît plus dans l’espoir de retrouver son grand amour, avec lequel elle s’est suicidée quand la famille de celui-ci s’est opposée à leur union (coïncidence troublante, Mui et Cheung décèderont tous deux prématurément en 2003) . Kwan traite le fantastique sans effets, sans transition, faisant apparaître Fleur simplement comme un personnage comme les autres (et les personnages semblent accepter facilement, même si c’est avec effroi, le fait qu’elle n’est plus de ce monde). Son passé et son statut de fantôme ne se lisent que dans son regard, dans sa manière de ne plus reconnaître sa ville et dans ses explications lapidaires (elle répond ‘’d’en bas’’ quand on lui demande d’où elle vient). Le fantastique est ici abordé avec le sérieux d’un drame, celui d’une femme attendant en vain un amant qui ne vient pas.

Center Stage

Chez Stanley Kwan, l’amour n’est jamais sublimé, il est au contraire traité avec crudité (‘’d’où vient tout ce sperme ?’’ demande l’un des personnages dans Lan Yu, mettant en scène une relation homosexuelle) et amertume. C’est un sentiment merveilleux mais cruel (‘’chacun verse de l’acide dans le cœur de l’autre’’), voué à être éphémère (‘’quand on se connaît trop bien, c’est le commencement de la fin’’ dira le personnage principal de Lan Yu) et à se clore dans la souffrance, souvent par la mort d’un des amants. Le tragique traverse tout le cinéma de Stanley Kwan : ses personnages savent qu’aimer fait souffrir mais cela ne les empêche pas de le faire quitte à signer ainsi leur condamnation. C’est en effet parce qu’elle fut calomniée dans les journaux pour sa relation avec un homme marié que Ruan Lingyu se donna la mort.

Ce sens du tragique, doublé à une volonté permanente de s’y confronter sans jamais en perdre de vue les enjeux émotionnels confère toute sa singularité au cinéma de Stanley Kwan. Sa description des sentiments amoureux n’est jamais manichéenne, les personnages y étant dépeints dans toute leur complexité et pas tout le temps sous leur meilleur jour : l’amour peut aussi bien rendre égoïste et manipulateur et constitue la source principale du malheur de ses personnages, toujours atteints d’une profonde mélancolie, du sentiment que tout ça est paradoxalement aussi important que parfaitement dérisoire.

Lan Yu

Plus discret que ses comparses Wong Kar-wai ou Fruit Chan dans son travail de mise en scène, Stanley Kwan a certes un grand sens de l’esthétisme mais la forme ne vient jamais prendre le pas sur le récit : celui-ci peut contenir des ruptures de ton (on ne sait pas réellement sur quel pied danser pendant tout le visionnage de Amours déchus) mais reste le moteur principal des longs métrages. Même quand Center Stage ose la mise en abyme pour réfléchir sur son propre statut de biopic, ce n’est pas pour faire de l’esbroufe mais bel et bien étoffer la densité narrative de son scénario : on assiste ainsi à des réflexions ou à des témoignages permettant de lever le voile sur une histoire complexe, couvrant à la fois une partie de l’Histoire du cinéma chinois de cette époque (dont on a perdu de nombreux films) et une partie de l’Histoire politique du pays dont on perçoit les mécaniques en arrière-plan. Center Stage en donnerait presque le tournis, de la même façon que Rouge semble, au fur et à mesure qu’il avance, nous enfoncer une lame en pleine cœur, ravivant les souvenirs de nos amours passés, que l’on projette aisément dans le regard bouleversant d’Anita Mui.

L’amour fait mal, l’amour est cruel mais il est ce pourquoi les personnages de Stanley Kwan mènent leur vie. L’œuvre de Kwan est donc merveilleusement universelle, laissant celui qui la découvre face à ses propres émotions suivant son passé amoureux. Un voyage au cœur de l’intime qu’il serait fort dommage de louper, allez il vous reste bien quelques larmes à verser ?

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