Civil War : Nihilisme politique et guerrier

La guerre civile, fantasmée par certains comme l’exutoire des tensions politiques rencontrées au sein des pays occidentaux (les États-Unis comme la France), et redoutée par d’autres à cause des conséquences dévastatrices qu’elle pourrait avoir sur la population, est un sujet particulièrement brûlant qu’on était en droit d’attendre de voir traiter au cinéma. Les résonances sont d’autant plus importantes au sein d’une nation encore marquée par la Guerre de Sécession et la récente prise du Capitole par des supporters de Trump. Comme toujours dans l’histoire d’Hollywood, il fallait un réalisateur étranger (ici anglais) pour traiter avec justesse et sans affect les marasmes que rencontre le pays des libertés et de l’esclavage. Alex Garland, d’abord romancier et scénariste de films comme La Plage, 28 semaines plus tard ou Sunshine (tous mis en scène par Danny Boyle), est ensuite passé à la réalisation avec Ex Machina, la petite bombe de 2014 qui a lancé le studio A24 (aussi producteur de Civil War). Que ceux qui ont du mal avec le penchant métaphysique un peu pompeux de Garland sur Annihilation et Men se rassurent : dans ce nouveau film aussi âpre que nihiliste, rappelant presque le cinéma du Nouvel Hollywood, ils trouveront leur compte et bien plus encore puisque, le relativement “jeune” réalisateur signe ici son chef d’œuvre, voué à rester dans les mémoires si le public arrive à suivre la sombre aventure dans laquelle il essaye de les plonger.

Entrecoupé d’images réelles d’hommes lourdement armés pendant des manifestations, Civil War débute sur un pastiche de Trump interprété par Nick Offerman – déjà présent dans Devs – en train de répéter un discours avec un certain insuccès. Cette entrée en matière, à première vue grossière, pourrait laisser entrevoir un film typique de l’ère Post-Trump caractérisé par un besoin subite de marquer clairement les lignes politiques avec des messages appuyés et sans nuances. Il n’en est rien. Dès la présentation de notre protagoniste et de son acolyte, nous comprenons immédiatement que nous allons avoir affaire à quelque chose de différent. Lee (Kirsten Dunst) est une grande photographe de guerre hantée par les images des conflits qu’elle a traités, n’ayant aucun mal à enjamber les cadavres d’un attentat survenu à côté d’elle pour prendre les photos dont elle a besoin pour son reportage. Joel (Wagner Moura qui a bien maigri depuis Narcos) est un journaliste effervescent addict à l’adrénaline et à l’alcool, chargé de recueillir l’entretien du dictateur à la tête de ce qu’il reste du gouvernement américain. En effet, et c’est là toute l’originalité du projet, l’action ne se passe pas au lancement de cette guerre civile, ni pendant des événements majeurs du conflit, mais bien lors de ses derniers mois, lorsque le résultat est déjà joué : les coalitions indépendantistes l’ont emporté, il ne reste plus qu’à prendre la capitale. Nos journalistes vont donc devoir traverser le pays avant que cela n’arrive s’ils veulent mener à bien cet entretien qu’ils convoitent tant. Néanmoins, ils ne seront pas seuls dans leur voyage, puisque Sammy (Stephen McKinley Henderson), le vieux mentor d’Ellie les accompagnera, ainsi que Jesse (Cailee Spaeny) une toute jeune photographe ambitieuse et admiratrice d’Ellie. 

Si les noms des personnages vous rappellent The Last of Us, ce n’est pas anodin tant la direction artistique du film emprunte à celle du jeu vidéo dans sa dépiction d’une Amérique en proie au chaos et à l’anarchie. Comme l’a annoncé un peu maladroitement Garland, il considère que la façon de diriger un état n’a rien à voir avec la morale et regrette la disparition d’un débat entre la gauche et la droite (la faute revenant aux réseaux sociaux selon lui). Cette notion se retranscrit parfaitement dans le film qui fourmille de nuances, tout en étant limpide sur ses intentions. Nos protagonistes journalistes, même si dépeints comme des personnages positifs, sont vite rattrapés par leur contradiction, neutre en toute situation face aux horreurs qu’ils rencontrent, ils restent obsédés par cet ultime travail, celui qui achèvera d’inscrire leur carrière dans l’Histoire, vampirisant au passage celle des gens qu’ils rencontrent. Car, pour survivre dans ce métier et dans cette nouvelle Amérique, il faut savoir se débarrasser de l’empathie, se tenir à l’écart de l’émotion et garder l’air monolithique affiché par une Kirsten Dunst habitée. C’est la première et unique leçon qu’apprendra Jesse, la photographe en devenir, jusqu’au plan final, aussi glaçant que révélateur d’une société ayant sombré dans la banalisation de la violence. Ainsi, au début du film, Ellie ne s’intéresse même pas à l’explosion qu’on voit se dessiner depuis la fenêtre du luxueux hôtel dans lequel elle réside, la chose est normale, sans surprise. Mais quand cette léthargie émotionnelle se brise et que la peine déborde, alors cette violence devient inarrêtable et jamais Garland n’en détourne le regard. Les soldats exécutent des cibles désarmées sous le regard de nos journalistes sans même se poser de question morale, pas plus que les journalistes se permettraient de le leur faire remarquer. Ils ne sont que les observateurs, les transcripteurs d’une histoire en train de se dérouler et dont nous, spectateurs, sommes tout autant témoins. 

Le road-trip, dans sa dimension traditionnelle américaine, était la parfaite manière de travailler la matière d’un univers aussi riche. Chaque étape du trajet est une manière pour Garland de développer ses thématiques plus en profondeur, d’ancrer la débâcle d’une société morcelée, incapable de faire dialoguer ses populations. Plusieurs exemples sont croustillants sur ce point comme cette communauté recluse vivant normalement comme si de rien n’était jusqu’à ce que nos personnages découvrent des sentinelles lourdement armées sur les toits ou bien ce sniper embusqué dont l’appartenance politique n’a pas d’importance pour les soldats qui essayent de l’éliminer, puisque celui-ci leur tire dessus. Les possibilités semblent si variées et passionnantes dans les questions philosophiques qu’elles posent qu’on regrette presque un temps de métrage plus long (même si les 1h50 taillées dans l’os sont parfaites pour le film) ou une déclinaison en série (à voir en fonction du succès de la sortie). Il est néanmoins facile d’être frustré par le peu d’indices laissés pour expliquer la situation ou même comprendre quelles sont les forces en jeu. On retiendra quand même l’allusion au “massacre des antifas” et au bombardement des populations civiles par le président, mais difficile d’avoir plus d’informations. L’aventure devient cependant légèrement formulaïque dans la deuxième moitié de son second acte et l’introduction du personnage de Jesse Plemons trop caricatural par rapport à ce que réussissait jusque-là Civil War. Heureusement, la séquence finale, aussi brutale que magnifiquement bien mise en scène, emportera tout sur son passage. Il y a longtemps que quelqu’un n’avait pas filmé des scènes de gunfight avec une telle énergie, à la fois viscérale et immersive. L’utilisation du ralenti à des moments décisifs rappellera celle de Sam Peckinpah ou le Stanley Kubrick de Full Metal Jacket dans sa façon d’étirer la mort, de figer l’instant essentiel que le photographe doit capturer… Difficile de ne pas citer le somptueux travail sur la lumière et l’image du chef opérateur Rob Hardy, connu pour son apport décisif dans Mission Impossible Fallout mais surtout compagnon de route d’Alex Garland depuis ses débuts, qui est en grande partie responsable de la réussite esthétique du film.

Civil War va définitivement faire parler de lui, pas seulement pour ses qualités cinématographiques, mais pour le rôle qu’il va jouer dans les débats démocratiques plus tendus que jamais aux États-Unis avec l’élection à venir. La sortie est guettée avec crispation autant par la gauche que par la droite, et les deux auront des choses à redire le moment venu. Mais c’est l’occasion, comme le cinéma américain a toujours su si bien le faire, d’expurger les sombres pensées de son peuple et de relancer des discussions plus saines pour éviter qu’une nouvelle guerre civile ne voit le jour. Pour cela, remercions A24 qui ont fait confiance à Alex Garland avec leur plus gros budget à ce jour, sans franchise ou adaptation, mais la simple conviction que, malgré son sujet difficile, le projet avait le potentiel de fonctionner. Quels studios de cinéma seraient aujourd’hui capables d’une telle prise de risque ? Trop peu.

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