Sheitan : Le Sacre des bâtards de barbares !

Si vous avez été adolescents au milieu des années 2000, il y a de fortes chances pour que la séance Shadowz du jour ne vous apprenne rien de bien nouveau. Sheitan a été un uppercut devenu instantanément culte pour toute une génération. Film hybride à la croisée de plusieurs genres, certains n’ont pas su comment appréhender l’objet quand d’autres l’ont porté au pinacle de leurs fondamentaux cinématographiques. Dire que Sheitan est un rejeton éloigné de La Haine ne serait pas mentir, mais le film entretient des liens bien plus étroits avec le film de Mathieu Kassovitz que la simple référence. Mais pour cela, il va falloir vous replonger en enfer le temps d’un dîner de Noël que vous n’êtes pas prêts d’oublier.

La veille de Noël, Bart, Ladj, Thai, Yasmine et Eve quittent une soirée qui a mal tournée. Eve les invite chez elle, mais lorsque la jeunesse des villes se retrouve dans les griffes de Joseph, l’étrange gardien de sa maison de campagne, la rencontre bascule dans le conte sanglant.

Pour bien comprendre comment un objet aussi étrange que Sheitan ait pu se faire, il nous semble essentiel de revenir en quelques lignes sur le collectif Kourtrajmé. Créée en 1994 par Kim Chapiron, Toumani Sangaré et Romain Gavras, l’association œuvre dans le domaine de l’audiovisuel. Regroupant tout un collectif d’artistes, Kourtrajmé se spécialise dans les courts-métrages et les clips musicaux. Certains des artistes du collectif entretiennent des liens avec des stars montantes du cinéma français d’alors comme Vincent Cassel ou encore Mathieu Kassovitz. Ces derniers n’hésiteront jamais à donner un coup de main en apparaissant parfois au cœur des projets du collectif. Et s’il y a bien un acteur à qui le collectif doit une fière chandelle pour son extrême fidélité, c’est Vincent Cassel. Il soutiendra Romain Gavras en 2010 en jouant l’un des premiers rôles de son premier long métrage, Notre Jour Viendra, comme il l’avait fait pour le premier film de Kim Chapiron en 2006, Sheitan. Kourtrajmé est un collectif qui prône la débrouille et l’entraide. Si vous êtes un tant soit peu passionné par le septième art, le collectif fera tout pour vous aider. Depuis 2018, à l’initiative de Ladj Ly (l’un des membres pionniers du collectif), Kourtrajmé a ouvert trois écoles de cinéma (à Clichy-Sous-Bois, Marseille et Dakar). Les conditions d’admissions sont claires : il s’agit de rendre accessible les formations aux métiers audiovisuels. Pour cela, il n’y a aucune limite d’âge ni de diplôme à posséder, seules comptent la motivation et la présentation d’une vidéo auto-produite. Maintenant que vous savez ce qu’est Kourtrajmé, vous avez déjà plus de clés afin de recevoir, analyser et comprendre Sheitan.

Sheitan est le premier long métrage qui sort des esprits vifs du collectif Kourtrajmé. Kim Chapiron va insuffler dans son film toutes les œuvres qui ont forgé sa cinéphilie. Beaucoup de jeunes réalisateurs ont trop souvent fait l’erreur de nourrir à foison leurs premiers films de leurs références, mais pour le cas de Sheitan on en redemanderait presque tant l’excès d’abondance fait partie intégrante de son ADN. Sheitan, en dépit de ses origines françaises radicalement assumés dans le cinéma de banlieue, décide de nous abreuver jusqu’à la nausée de toutes ses influences nord-américaines. Le film s’amuse à aller titiller gentiment des classiques comme Massacre à la Tronçonneuse ou encore Délivrance, mais ne joue jamais des coudes pour pointer du doigt directement ses citations. L’humilité de Kim Chapiron parvient à le retenir à chaque fois qu’il peut perdre le contrôle. Le film conjugue à merveille des séquences extrêmement nerveuses avec des moments d’accalmie qui ne relâchent jamais la tension pour autant. Kim Chapiron construit sa mise en scène avec une énergie qui rappelle celle d’un Jan Kounen de l’époque Dobermann (tient, encore un lien avec Vincent Cassel) : tout est cut, filmé près des corps avec beaucoup de grands angles qui déforment les perspectives et la musique ainsi que les effets sonores (merci les infra-basses de nous soulever l’estomac aussi élégamment, c’est pour ça qu’on vous aime) font de Sheitan une expérience inoubliable.

On dénotera également l’envie d’aller titiller le genre du pagan film par l’avènement de l’antéchrist amené dans l’histoire que conte Joseph lors du repas de Noël. D’ailleurs, ce n’est certainement pas anodin si les deux personnages qui piègent les citadins s’appellent Eve et Joseph. En les dénommant ainsi, Chapiron s’octroie un pied de nez gigantesque sur les religions. La scène du repas, sorte de Carême diabolique qui plonge définitivement les personnages vers la folie, voit se confronter les croyants, les satanistes et les agnostiques. Chapiron laisse vivre ses personnages le temps de cette séquence centrale qui amorce le dernier acte du film. Et s’il y a bien une scène symptomatique qui laisse entrevoir de futures grandes stars, c’est celle du repas. Leïla Bekhti, qui y tient sa première apparition dans un film, mange littéralement l’écran. Ladj Ly, de ses propres aveux, n’est pas à l’aise avec le fait de jouer. Pourtant, lors de cette séquence, il défend corps et âme sa religion et est très convaincant. On remarquera également que, même si la part belle est laissée à Vincent Cassel afin qu’il introduise son histoire d’inceste et de pacte avec le démon, il s’agit, en réalité, de la seule séquence dans laquelle il tente de s’effacer pour laisser vivre les comédiens qu’il pousse depuis le début du film. Car, oui, Cassel compose un des rôles les plus fous de sa carrière, il cabotine comme jamais, mais toujours dans l’idée de faire briller le collectif. Jamais on ne le sent présent pour cachetonner, impressionner ou écraser. Il y a une bienveillance naturelle qui se met immédiatement en place pour donner de la force à Kim Chapiron et ses amis. Cassel a bien conscience qu’il est le nom qui permettra au collectif d’être mis en lumière. Le collectif lui confie un (double) rôle absolument délirant en guise de remerciement. Un échange de bons procédés qui fait de Sheitan un film puissant et qui s’apprécie encore plus avec les années.

Sheitan, s’il a été un film générationnel à juste titre, doit désormais être considéré comme un pilier d’une branche moderne du cinéma français. Première pierre d’un édifice qui a vu éclore des noms comme Romain Gavras ou Ladj Ly, il est ironique de se dire que le collectif Kourtrajmé doit son succès grâce au sheitan (satan en langue arabe). Si la malédiction du collectif a été de nous offrir des pépites comme Dog Pound, Les Misérables ou encore Le Monde Est à Toi par la suite, on lui souhaite tous les anathèmes du monde ! Sheitan est, avant toute chose, la preuve que le talent ne s’invente pas. Le talent se chérit et parvient toujours à éclore au bon moment. Et s’il ne doit rester qu’un simple souvenir adolescent pour beaucoup, nous sommes fiers de compter parmi ceux qui continuons à mettre en lumière un film de cet acabit.

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Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la plateforme Shadowz.

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