Drive-Away Dolls : Courage fuyez

Séparés provisoirement (ils ont récemment annoncé travailler ensemble sur un projet de film d’horreur), les frères Coen poursuivent leur chemin en solitaire. Et si Joel avait effectué un étonnant changement de registre avec son Macbeth, Ethan a opté pour une comédie dans la droite lignée de leur filmographie, road-trip déjanté entrepris par deux lesbiennes, poursuivies par des truands car la voiture qu’elles ont louée pour aller à Tallahassee contient une mallette sur laquelle un sénateur entend remettre la main. Soit tout un programme qui, concocté par les Coen des années 90, aurait été franchement réjouissant, prétexte pour dresser de savoureux portraits de losers auquel le rêve américain ne cesse d’échapper.

Hélas, Drive-Away Dolls apparaît rapidement comme une aberration tant on dirait un film souhaitant à tout prix être une œuvre des frères Coen sans jamais parvenir à en saisir l’essence. Le sous-Coen est, comme le sous-Tarantino, presque un genre à part entière, les cinéastes ayant été souvent copiés ou imités avec plus ou moins de fortune. Mais qu’un long métrage ayant l’apparence d’un sous-film des frères Coen soit réalisé par l’un d’entre eux demeure encore, bien longtemps après le visionnage du film, une énigme insoluble. Comment le co-réalisateur et co-scénariste de Fargo, The Big Lebowski ou No country for old men peut-il être impliqué dans cette œuvre ?

À la fois bâclé sur le plan de la narration et de l’écriture des personnages, grossièrement dessinés (que les personnages secondaires soient aussi lamentables, à l’image du duo de tueurs semblant vouloir réitérer celui de Fargo, est impardonnable), Drive-Away Dolls est un film vulgaire (au bout du troisième gag impliquant un gode, on se demande si l’on n’a pas atterri chez les Farrelly), même pas capable de donner à son contexte (le milieu queer de la fin des années 90) un solide point d’ancrage, préférant multiplier les allusions sexuelles et les répliques faciles sans jamais rien dessiner d’autre qu’une simple trajectoire rectiligne ridicule, où rien n’a vraiment de conséquence. Aucune mécanique implacable ici, aucun sens du timing comique, aucune rigueur d’écriture (les deux personnages principaux sont amies sans que l’on ressente réellement pourquoi) et la mise en scène ne s’est même pas donnée la peine de faire d’efforts non plus, alignant les transitions foireuses et les effets douteux (rien qu’à la première séquence, nos yeux sont agressés par certains choix de plans et de coupes).

L’incompréhension passée, il reste alors beaucoup de colère (l’auteur de ces lignes étant un fervent amoureux du cinéma des frères Coen, croyez bien que cela lui arrache le cœur de dire autant de mal d’un film qu’il avait vraiment envie d’aimer) : donnant l’impression d’avoir été réalisé sans efforts, Drive-Away Dolls avait pourtant la matière d’être un bon film, il n’a juste pas voulu s’en donner les moyens. On sauvera seulement un rayon de soleil de ce naufrage : non pas Margaret Qualley qui en fait des caisses dans un rôle composé d’une seule nuance – accent texan lourdingue à l’appui – mais Geraldine Viswanathan qui hérite du personnage le plus intéressant du film, celui de la discrète Marian, embarquée malgré elle dans un périple la dépassant totalement. L’actrice, que l’on découvre ici, se montre d’une belle justesse, composant le seul personnage nuancé du récit et le seul réellement attachant, dessinant une réelle personnalité par une composition subtile dans un film qui ne l’est absolument pas. La filmographie des frères Coen a toujours mélangé le grotesque et l’absurde à un sens aigu de la caractérisation des personnages et à une rigueur d’écriture ne laissant rien passer : que l’on ne trouve rien de tout cela dans Drive-Away Dolls nous fait finalement dépasser le stade de la colère. Ne reste plus que la tristesse, celle de voir un cinéaste que l’on aime réaliser son pire film.

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