Les Diaboliques : Jusqu’à ce que la mort…

Jean Renoir, Julien Duvivier, Marcel Carné ou encore Jean Grémillon sont autant de réalisateurs qui ont marqué l’histoire du cinéma français de ce que l’on considère désormais comme son âge d’or (globalement le cinéma des années 1930-1945). Mais s’il y a bien un réalisateur que nous avons toujours aimé par-dessus tous les autres de cette grande époque, c’est sans aucun doute Henri-Georges Clouzot. Dès son premier long métrage, L’assassin Habite Au 21, le cinéaste développe une appétence pour les histoires à puzzle, des personnages torturés psychologiquement et il met un point d’honneur à conclure ses films avec panache. On ne compte plus les classiques qui jalonnent sa filmographie de Quai des Orfèvres en passant par Le Corbeau, Manon ou encore Le Salaire de la Peur. Quiconque s’intéresse aux fondamentaux de notre cinéma doit nécessairement passer par la case Clouzot à un moment donné. Cette semaine, Shadowz nous ramène vers notre porte d’entrée sur le cinéma de Clouzot, le film qui nous a fait succomber au style du cinéaste et qui pourrait bien en faire succomber d’autres : Les Diaboliques.

Un pensionnat de seconde zone à Saint-Cloud est dirigé par le tyrannique et cruel Michel Delassalle. L’école appartient cependant à son épouse, la frêle professeure Christina, une émigrée du Venezuela. Michel entretient également une relation avec Nicole Horner, une autre enseignante de l’école. Les deux femmes nourrissent des liens étroits, principalement fondés sur leur haine mutuelle de Michel. Il est cruel envers les élèves, bat Nicole et se moque de Christina à propos de sa maladie cardiaque. Incapable de supporter plus longtemps ses mauvais traitements, Nicole élabore un plan pour se débarrasser définitivement de Michel. Bien qu’hésitante au début, Christina finit par accepter d’aider Nicole.

« Ne soyez pas diaboliques. Ne détruisez pas l’intérêt que pourraient prendre vos amis à ce film. Ne leur racontez pas ce que vous avez vu. » Les Diaboliques se conclut sur un carton mettant en garde les spectateurs d’éviter de divulguer les différents retournements du film. 5 ans avant Hitchcock (qui utilisera le même procédé avec Psychose), Clouzot devançait celui que la mémoire collective a gardé au rang de maître. Loin de nous l’idée de cracher sur l’œuvre de Hitchcock, au contraire, nous l’admirons profondément, mais il faut reconnaître que, fut un temps, il s’est énormément nourrit du travail des cinéastes français. Ne craignons pas de l’affirmer : Henri-Georges Clouzot est, à bien des égards, le pendant français de Alfred Hitchcock. Sa mise en scène raconte souvent une chose là où ses dialogues faussent les pistes. Il aime mettre le spectateur dans la confidence. Il aime lui donner l’impression de maîtriser les événements pour mieux le surprendre au dépourvu. Clouzot possède un sens de l’enquête absolu qu’il combine merveilleusement avec ses notions de divertissement. Son atout majeur réside en sa capacité à savoir étirer le temps et faire durer l’inconfort de ses personnages pour aller chercher une forme d’expiation. Il n’y a ni soulagement ni vrai pardon chez Clouzot, ses personnages doivent composer avec leurs démons. S’il atteindra l’apogée de son style sur son film précédent, Le Salaire de la Peur, Clouzot joue brillamment avec nos nerfs pour ce triangle de non-amoureux. Tout le paradoxe de l’intrigue des Diaboliques tient dans cette nouvelle manière d’aborder l’éternelle histoire du couple et de l’amant (ou la maîtresse en l’occurrence ici) : les trois individus ne s’aiment visiblement pas. D’ailleurs, l’entourage de ces personnages laisse dubitatif quant à leur capacité à savoir se faire apprécier tout court (il suffit de voir le changement de comportement des autres professeurs lorsque le directeur se retrouve absent). Si le directeur est un odieux personnage parfaitement détesté de tous, les deux femmes ne sont pas angéliques pour autant. Mais nous tenons à garder le mystère intact et respecter la demande de confidentialité souhaitée par le réalisateur.

Les Diaboliques est une adaptation libre du roman des écrivains Boileau et Narcejac, Celle Qui N’était Plus. En effet, Clouzot reprend l’idée du triangle amoureux mais change absolument toutes les péripéties, la classe sociale des personnages ou même la fin. Clouzot garde l’essentiel du roman et ne se prive pas pour grossir les traits afin de rendre son film le plus noir possible. Quand on vous parle de film noir, c’est au sens propre comme au figuré. Clouzot est un maniaque du détail et de réalisme. Lorsque son scénario nécessite des scènes de nuit, il faut tourner la nuit ! Peu importe les moyens techniques qu’il faudra employer pour avoir la séquence comme il l’a imaginé, cela doit être fait la nuit. Clouzot est aussi pointilleux que peuvent l’être de grands réalisateurs comme Fincher ou Kubrick. Preuve qu’il a eu raison d’être tatillon et de camper sur ses positions : nous parlons encore de ses films plus de 70 ans après. Sa rigueur confère à son film une atmosphère particulièrement lugubre. C’est un sentiment difficile à décrire, il faut vraiment se faire absorber par Les Diaboliques pour le ressentir pleinement. Imaginez l’inconfort visuel d’un film d’horreur gothique mêlé à l’exigence des codes du polar et le tout enveloppé dans une fausse légèreté et vous parviendrez à commencer à comprendre de quoi il en retourne. Et de la légèreté, Clouzot nous en donne plus que nous le pensons. Il y a d’abord l’insouciance des enfants qui gravitent autour des personnages. Ces derniers offrent un premier niveau de lecture évident et voient passer de jolies têtes blondes parmi lesquelles un tout jeune Johnny Hallyday si l’on fait particulièrement attention. Mais le plus délicieux se trouve dans les dialogues écris par Clouzot. On se surprendra à rire au beau milieu d’une scène tragique par la simple force d’une phrase innocente placée au moment le plus opportun. Cette légèreté fugace qui pointe ci et là est ce qui démarque Les Diaboliques de n’importe quel autre film noir de l’époque. Clouzot prend très à cœur de rendre une copie solide et maîtrisée, mais ne se prive pas pour y ajouter quelques blagues de mauvais garçon afin de sortir du lot. N’omettons pas de rendre justice à Simone Signoret, Véra Clouzot, Paul Meurisse et Charles Vanel qui fournissent un jeu effervescent et donnent vie avec une conviction solide à leurs personnages respectifs.

Les Diaboliques est un monument du cinéma français, un chef d’œuvre du film noir, un incontournable à transmettre de génération en génération. Le film fut un tel succès que Hitchcock sollicita Boileau et Narcejac afin qu’ils lui écrivent un scénario dans la même veine. La collaboration entre les trois hommes donnera naissance au superbe Sueurs Froides (mais c’est un autre débat). In fine, l’on constate que Les Diaboliques n’a de cesse de se bonifier avec les années. Que ce soit dans la tonalité des dialogues (loin de l’aspect verbeux et théâtral qui pourrait sortir certains spectateurs allergiques à ce genre de ton), dans la performance physique des acteurs, dans le choix des lumières, des cadrages et du montage : Les Diaboliques est clairement un sans-faute qu’on vous invite à (re)voir sans modération aucune.

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Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la plateforme Shadowz.

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