Le Monde est à eux : Éducation rime avec réconciliation

Le lycée Eugène Delacroix de Drancy propose une méthode pédagogique collective inaugurée en 2012. Basée sur une alliance entre les élèves, leurs parents et les professeurs, elle affiche 100% de réussite au baccalauréat depuis cinq ans. Durant une année scolaire, le film suit le parcours d’une classe de terminales et de leurs deux professeurs principaux, Jérémie Fontanieu et David Benoît. Le documentaire sera sur nos écrans le 20 mars 2024.

Il est toujours bienvenu d’accéder au point de vue de personnes qui ont les mains dans le cambouis. Notamment dans le domaine éducatif où tout un chacun se sent suffisamment expert pour exprimer une opinion souvent totalement dénuée de savoir empirique. Quand, en particulier, on évoque la situation en Seine-Saint-Denis (le fameux 93, à épeler « neuf-trois »), on est effaré par la profusion de propos totalement à côté de la plaque venant de tous bords, de la victimisation infantilisante à la stigmatisation essentialisante. Jérémie Fontanieu et David Benoît sont des hommes de terrain, ils ont expérimenté et ont pu développer une méthode aux résultats pragmatiques qui forcent l’admiration. Partant du constat de la souffrance des enseignants (mal payés, beaucoup « bashés ») et du désarroi des parents et professeurs, cette méthode baptisée « Réconciliations » est appliquée aujourd’hui dans tous les cycles par 200 enseignants de l’hexagone. Pendant le tournage du déroulement de l’année scolaire 2019/2020, en sus des heures de cours filmés, les élèves ont pu prendre la caméra et un trépied pour enregistrer un carnet de bord.

Alors comment cette fameuse méthode est-elle explicitée aux spectateurs ? Si on n’a pas de détails sur le processus de sélection des élèves de la terminale ES3, on se doute qu’elle s’est effectuée avec des parents pleinement conscients des enjeux puisqu’ils sont destinés à être parties prenantes des échanges éducatifs réguliers. À l’écran, on alterne ainsi de manière assez fluide entre des entretiens filmés (où on peut tout aussi bien rappeler qu’un 8/20 peut être une amélioration qu’évoquer les « prépas tueuses »). Comme le souligne le réalisateur en voix off, « la confiance des familles protège » dans le cadre d’une responsabilité collective. La pédagogie de l’Ecole et l’apprentissage de la Rue sont-ils compatibles comme se le demande un élève a priori tiraillé entre deux microcosmes ? Le Pygmalion Fontanieu répond par l’affirmative : même si le déterminisme social est écrasant, « il faut se sortir les doigts du cul » (sic). A savoir « fermer sa gueule » et « bosser en mode machine » pour riposter aux questions « snipers » d’enseignants déterminés à mener leurs troupes au fameux 100% de réussite au baccalauréat.

On assiste à une véritable mise en avant des élèves, considérés avec une empathie évidente par leurs enseignants, sans l’écueil de l’iconisation d’élèves volant la vedette. Leurs différents témoignages face caméra sont d’une grande authenticité et dévoilent une vaste palette de caractères, d’ambitions, de fêlures…autant de traits universels d’une jeunesse quelque peu déboussolée, mais jamais abattue. Le déchirant « je rentre dans quoi ? » des uns entrent en résonance avec la découverte des vertus du café des autres tout au long d’une adaptation à la dure réalité d’un labeur émancipateur qui s’appuie sur une sévérité dénuée de toute démagogie : colles le samedi, portables confisqués, encre mobilisée… Ce nouveau rythme, à base de questionnaires à choix multiples hebdomadaires, marque de manière spartiate les corps (qui s’amaigrissent) comme les esprits (qui s’affinent). Tous témoignent des bienfaits de la méthode qui les a extirpés d’une certaine passivité pour les réunir dans une cohésion bienveillante, aussi libératrice qu’exigeante.

Il faut néanmoins se montrer plus nuancé sur certains aspects. On déplorera l’invisibilisation de tout le personnel éducatif et administratif du lycée Eugène Delacroix. On comprend qu’il s’agit de se concentrer sur un collectif en particulier, mais on aurait apprécié de voir le contexte de l’expérimentation et l’engagement d’autres encadrants, ce qui aurait atténué cette impression assez gênante que tout repose sur deux enseignants, quand les autres seraient engoncés dans leurs carcans didactiques. L’autre nuance concerne la mise en scène peu inspirée : lents travellings au sein du lycée, caméras fixes pour les témoignages, choix musicaux superfétatoires, ralentis et gros plans pour exalter les sorties…Certes, ce n’est pas là le plus important, mais on est loin de la maestria d’un Swagger (2016, Olivier Babinet) qui nous transportait en effectuant les portraits d’adolescents d’Aulnay-Sous-Bois. On comprend toutefois que le film se veut très réaliste et sans fioritures, à l’image du pragmatisme éclairé de la méthode exposée.

Le Monde est à eux est un film que l’on recommande à toutes celles et à tous ceux avides de mieux connaître une jeunesse trop souvent décriée. Il suffit parfois d’une rencontre et d’un engagement sincère pour que se révèlent de nouvelles voies royales.

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