L’homme au bras d’or : Les affres de l’addiction

Cinéaste audacieux, ayant toujours lutté durant sa carrière pour imposer ses sujets et sa vision, il n’est pas étonnant de constater que Otto Preminger fut le premier réalisateur à avoir tourné un film hollywoodien abordant ouvertement le sujet de la drogue et de sa dépendance. Avec L’homme au bras d’or (disponible depuis l’année dernière chez Elephant Films), Preminger adapta un roman de Nelson Algren (également auteur de La rue chaude) et affronta le comité de censure, refusant le moindre compromis pour édulcorer son histoire, au point de se passer de visa et d’inciter les salles à diffuser le film tel quel. Un fait qui permit d’affaiblir la censure effectuée par la MPA (Motion Picture Association) et le Code Hays.

Voilà qui déjà pose les bases du long métrage qui nous intéresse aujourd’hui. Mais nombreux sont les films à être les premiers à parler ouvertement d’un sujet ou à montrer explicitement telle ou telle chose dont l’intérêt artistique s’arrête souvent sur ce fait marquant dans l’Histoire du Cinéma. L’homme au bras d’or est ainsi un double accomplissement puisqu’il réussit l’exploit de développer avec force le sujet de la drogue sans la moindre censure tout en étant une réussite artistique exemplaire. Cela doit beaucoup au talent de Otto Preminger et de ses scénaristes, conscients que le sujet seul n’a en soi pas grand intérêt s’il est traité avec moralité, sensationnalisme ou voyeurisme. Le personnage principal du film n’est pas la drogue mais bel et bien Frankie Machine, incarné par un Frank Sinatra des grands jours, offrant sa plus belle prestation cinématographique dans un rôle avec lequel il partageait beaucoup d’affinités.

Frankie Machine, ancien drogué sortant d’un centre de désintoxication, revient dans son quartier dans l’espoir de reconstruire sa vie. Décidé à intégrer un orchestre en tant que batteur, un contact de son médecin est prêt à lui donner sa chance. Mais alors que les voyous du quartier font tout pour qu’il replonge et que sa femme Zosh – handicapée à cause d’un accident de voiture qu’il a causé – fait peser sur lui un sentiment de culpabilité et ne croit pas en ses chances de trouver un nouveau boulot, Frankie est très vite rattrapé par ses vieux démons. Seule Molly, une ancienne maîtresse, croit en lui et le soutient…

Si L’homme au bras d’or (dont le mémorable générique est signé Saul Bass) contient ce qu’il convient désormais d’appeler les passages obligés de tant de films sur le sujet (le drogué qui replonge, les effets négatifs de sa toxicomanie sur sa santé et sur ses proches, le sevrage), c’est bien par Frankie Machine que le récit tient solidement la route. Tiraillé entre ses vieux démons et son désir de rédemption, oscillant entre pleine confiance dans son avenir et fatalisme pessimiste, Frankie est écrit avec un soin particulier et une complexité touchante, autant dans sa psychologie intérieure que ses relations avec les autres, rongé de culpabilité suite à l’accident de sa femme, incapable de la quitter alors qu’il ne l’aime plus, trouvant de la difficulté à se rapprocher de nouveau d’une Molly qui n’attend que lui, quand bien même elle éprouve un attachement véritable pour l’amant qu’elle s’est trouvée durant l’absence de Frankie. C’est Frankie le cœur du film, le moteur du récit et toute la mise en scène de Preminger est élaborée et pensée autour de lui.

En effet, dès les premiers plans, Preminger nous fait comprendre que Frankie est condamné par l’environnement qui l’entoure. Il a beau se débattre, tout le ramène vers ses vieux démons et il lui faudra quitter ce décor sous peine d’être condamné. Preminger multiplie les mouvements de caméra (celui suivant l’allumette révélant à Molly l’état de Frankie est un grand moment de cinéma), joue sur la profondeur de champ et s’adjoint les services de Elmer Bernstein pour composer une bande-originale jazzy entêtante, illustration mentale des tourments de son personnage principal trouvant son sommet lors d’une scène de sevrage éprouvante, sans autres effets que l’assurance de sa mise en scène et que la prestation de Sinatra.

Chez Preminger, les grands sujets ne prennent jamais le pas sur le travail de réalisation et sur le film, le cinéaste préférant sans cesse rester fixé sur ses personnages et les accompagner dans leur parcours. Ne se reposant jamais sur ses acquis, il livre avec L’homme au bras d’or l’une de ses nombreuses réussites et affirme une fois de plus son talent de directeur d’acteurs. Sinatra n’a en effet jamais été aussi bon, livrant une prestation intériorisée remarquable, partageant avec Frankie Machine non pas son addiction mais ses doutes alors que sa cote de popularité commençait à baisser, l’ère n’étant plus aux crooners mais aux rockers. Une interprétation d’autant plus forte que, de l’aveu de Preminger, l’acteur n’avait pas besoin d’être dirigé, étant bon dès la première prise, ménageant quelques moments mémorables comme la séquence de sevrage ou celle de l’audition ratée, tétanisante et bouleversante par son jeu refusant la moindre outrance (dont certains acteurs devraient s’inspirer aujourd’hui). Saluons également Eleanor Parker, héritant d’un rôle pas facile dont elle se tire avec les honneurs en peu de séquences lorsque Kim Novak, pas encore une star, illumine le long métrage de sa présence, ange gardien pour âme blessée, mettant de côté son propre chagrin pour aider celui qu’elle aime. Vous l’aurez compris, L’homme au bras d’or est bien plus que le premier film hollywoodien à parler ouvertement de la drogue, c’est aussi un chef-d’œuvre.

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