La Main : Une poigne d’enfer

Nous le répétons depuis des années, mais les vidéastes YouTube sont une niche à talent incroyable. Certains ont passé le cap du petit écran virtuel à celui du grand écran avec un panache assez remarquable. Il n’y a qu’à voir le succès récent de Vermines, écrit par Florent Bernard, ancien membre du collectif Golden Moustache, qui aurait signé récemment pour participer à l’écriture du prochain opus de la saga Evil Dead. Les boîtes de production commencent à faire de plus en plus confiance à cette génération débrouillarde qui expérimente toutes leurs idées sur la toile. Mieux qu’un CV sur lequel ils devraient passer des heures à expliquer leur parcours, ces vidéastes ont leurs travaux accessibles par tous et ces derniers valent mieux que 1000 mots. C’est avec un postulat probablement similaire que les studios A24 se sont intéressés aux travaux des frères jumeaux Danny et Michael Philippou : duo australien qui expérimente depuis 2003 divers concepts et qui montre rapidement un attrait pour le cinéma de genre. Des débuts hasardeux dans le jardin de leurs parents jusqu’aux portes des studios, la folle aventure du duo fraternel rappelle étrangement celle de Peter Jackson qui a débuté en créant des monstres dans le four de la cuisine de sa mère et en filmant le week-end avec ses copains avant de devenir l’un des réalisateurs les plus influents du début des années 2000. Les générations se succèdent, les technologies changent, mais l’Histoire saura toujours faire naître les talents qui méritent d’entrer dans la lumière. La Main est donc le premier long métrage des frères Philippou et fait partie des films de genre qu’il ne fallait absolument pas louper l’année dernière.

Lorsqu’un groupe d’amis découvre comment conjurer les esprits à l’aide d’une mystérieuse main hantée, ils deviennent accros à ce nouveau frisson et l’expérience fait rapidement le tour des réseaux sociaux. Une seule règle à respecter : ils ne doivent pas tenir la main plus de 90 secondes. Lorsque l’un d’entre eux l’enfreint, le groupe va être rattrapé par les esprits les obligeant à choisir à qui se fier : aux morts ou aux vivants ?

Le concept du film a été trouvé lorsque les deux réalisateurs observaient les jeunes de leur quartier. Ils ont été témoins d’un groupe d’adolescents qui filmait et se moquait d’un de leur camarade qui était en train de faire un bad trip. De fait, dénoncer la banalisation de la violence à travers les réseaux sociaux leur est apparu comme une évidence. Seulement, le duo se sentait désireux d’aller plus loin que de montrer de la violence gratuite et, malheureusement, ordinaire. La Main possède différents niveaux de lecture. Si la première couche renferme effectivement l’effet de déshumanisation lorsque des individus préfèrent filmer une personne en danger plutôt que de réagir, La Main soulève également d’autres problématiques qui élèvent le film qualitativement. Parmi les sujets que le film aborde, il y a surtout la difficulté du passage à l’âge adulte. Par le biais de divers personnages aux traumas différents, La Main évoque l’incapacité des adolescents à affronter leurs émotions et qui préfèrent trouver des exutoires, souvent extrêmes, qui altèrent fondamentalement leur jugement. L’artéfact utilisé, au-delà de l’objet source des éléments fantastiques du film, se révèle être la parfaite métaphore de toutes les substances (drogue, alcool…) dans lesquelles les adolescents peuvent se perdre après avoir été abandonnés par le monde des adultes. Cette « main tendue » représente l’idée d’apaisement aux maux de ces adolescents. Cette même main n’hésitera pas à les abandonner après avoir détruit le peu d’espoir qu’il leur restait (entendez par là que noyer son mal-être dans diverses substances n’est jamais la solution). D’ailleurs, l’abandon est abordé de diverses manières également. Les frères Philippou, une fois encore, ne se contentent pas du minimum syndical. Il y a celle qui ne surmonte pas le deuil de sa mère décédée là où sa meilleure amie étouffe par une omniprésence de sa propre mère (qui est un autre niveau de recherche de l’abandon). La Main renferme quantité de couches de lecture, ce qui lui permet de se bonifier au fil des relectures, ce qui est, de notre point de vue, gage d’un film parfaitement réussi.

On aurait pu penser que pour deux amoureux d’effets pratiques et gores, La Main aurait été l’occasion idéale pour les deux frères de profiter d’un budget plus conséquent que sur leurs vidéos YouTube afin de verser dans l’abus. Ils évitent malicieusement le piège du premier film qui échoue par excès de générosité. Au contraire, les deux réalisateurs font preuve d’une retenue impressionnante en choisissant de ménager leurs effets. Ils optent pour un maximum d’effets pratiques afin d’obtenir un résultat « authentique » et cadrent malicieusement chacun de leurs plans pour palier au petit budget qu’on leur a alloué. En dépit d’avoir plus de moyens que sur YouTube, on ne leur a pas laissé totalement carte blanche non plus. Les deux frères ont su en tirer de beaux atouts et le résultat paie drôlement puisque les qualités sont probantes. La richesse du scénario ainsi que le concept fantastique qui s’immisce insidieusement pour venir nous bouleverser en fin de métrage constituent les plus grandes forces du film. Les frères Philippou brouillent les pistes et nous perdent volontairement entre différents niveaux de réalités, si bien que le dernier plan du film nous fera bondir de satisfaction tant l’évidence de ce dernier ne s’est pas faite sentir. Il est impossible de ne pas être stupéfait par la maîtrise artistique dont font preuve les frères Philippou. L’alchimie derrière la caméra est bien présente, mais le duo peut également se reposer sur l’extraordinaire prestation de leur héroïne. Sophie Wilde porte le projet avec une ténacité impressionnante. A seulement 26 ans, elle semble avoir vécu des dizaines de vies et sert le film de ses diverses expériences pour nous agripper les tripes et ne jamais les lâcher. Nous croyons fermement au deuil de son personnage et nous acceptons indubitablement ses choix, même les plus risibles, tant sa douleur est palpable. Sophie Wilde est assurément une révélation et nous ne pouvons que vous conseiller de la suivre de très près. Si des réalisateurs souhaitent explorer les failles qu’elles laissent entrevoir dans La Main, nous pourrions bien assister à la naissance d’une future grande actrice.

Toutes les qualités citées ci-dessus ainsi que celles que nous nous sommes gardés de dévoiler afin de vous laisser la surprise de la découverte font de La Main l’un des meilleurs films de genre de l’année dernière. Les frères Philippou nous offrent un premier film extrêmement bien écrit et pensé. La maîtrise de la mise en scène confère une atmosphère oppressante qui sied parfaitement à l’œuvre et la conclusion de l’histoire nous abandonne sur un sentiment de complète satisfaction. La Main a été un succès inattendu au box-office et une suite est déjà en cours de préparation. Gageons que les deux frangins transformeront l’essai afin de ne pas réduire La Main au simple coup de chance. Nous avons vraiment envie d’y croire. Wait & see…

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