The Sweet East : La douce empreinte d’un rugueux apprentissage

Lillian fugue au cours d’un voyage scolaire, afin d’élaborer son propre parcours, non balisé par les institutions. Elle va ainsi être amenée à bien des découvertes au cours d’un récit qui ne cesse d’étonner le spectateur. The Sweet East de Sean Price Williams, notamment Prix du Jury au Festival américain de Deauville, sort sur nos écrans le 13 mars 2024.

Difficile d’identifier un genre ou de mettre en avant un registre après avoir visionné The Sweet East auquel on pourrait attribuer le label d’OFNI (objet filmique non identifié). On en sort sans être vraiment à même de certifier dans un premier temps si on a aimé ou non ce que l’on a bien du mal à résumer, voire à digérer. Qui étaient ces personnages ? Qu’ont voulu nous dire le réalisateur et le scénariste ? Dans quel état j’erre ? J’avoue avoir un faible pour des propositions sortant des sentiers battus et apprécié d’être déboussolé, embarqué dans ce qu’on peut assimiler à un trip hallucinatoire. Plusieurs références sont mises en avant pour évoquer les déambulations de Lillian : relecture moderne d’Alice au pays des merveilles, conte de fées dans l’Amérique post- Trump (ou pre-Trump… l’Apocalypse n’est jamais loin de ressusciter), mythe d’Orphée… Autant de références plus ou moins universelles pour tenter de circonscrire et d’emblématiser un récit que l’on peut aussi qualifier de picaresque.

En effet, si une dimension onirique semble proche de vampiriser le métrage, au sein d’une dominante ambiance nocturne, si l’idée du rêve permet de s’affranchir des cohérences narratives et de mettre en avant des personnages bigger than life, on ne peut que remarquer que l’histoire est pleinement ancrée dans le cadre des États-Unis, et particulièrement de l’est du titre. La plupart des lieux correspondent à des endroits où a vécu Sean Price Williams, celui-ci désirant surprendre le spectateur par le choix d’espaces inattendus comme le grotesque Paris Hotel où Lawrence conduit Lilian, avec sa mini-tour Eiffel sur le toit. Les endroits sont ainsi à la fois identifiables et déconcertants, à l’image des individus rencontrés tout au long du périple de l’héroïne, plus stupéfiants les uns que les autres quand bien même on peut y reconnaître des figures familières issues d’univers idéologiques et culturels variés. Confrontée à une densité et une diversité extrêmes de situations et d’enjeux relationnels, Lillian (formidable Talia Ryder) va être soumise à un rude apprentissage.

Certes, le scénariste Nick Pinkerton a privilégié un registre humoristique (qui ne sera pas goûté par tous) et le réalisateur considère The Sweet East comme « une comédie d’aventure un peu fantaisiste ». Ainsi, il a voulu par exemple « faire du producteur de film une espèce de monstre à la Jim Henson » (l’immense marionnettiste, créateur des cultissimes Le Muppet Show et Fraggle Rock, réalisateur du sublime Dark Crystal en 1982 et du sous-estimé Labyrinthe en 1986). On retrouve également des punks de Baltimore, assez désabusés, ainsi que des militants néonazis radicaux s’il en est. Tous ont une caractérisation assez burlesque, dans un savant dosage de ridicule et d’anxiogène. Entre réalisme et caricature, le spectateur se retrouve embarqué dans un chronotope labile où la perte de repères provoque des sensations oscillant entre hébétude et fascination.

Les choix de mise en scène privilégient une atmosphère intemporelle. Outre qu’aucun événement actuel n’est évoqué, l’aspect granuleux de l’image renvoie aux classiques américains des années 70 (que Nick Pinkerton et Sean Price Williams, qui furent des employés du mythique Kim’s Video Store de New-York adulent), notamment ceux du Nouvel Hollywood : mise en avant des contre-cultures, registre satirique, contraste entre la tonalité humoristique décalée et le surgissement d’une violence débridée sont autant d’aspects présents dans The Sweet East. Les autres influences assumées sont celles des réalisateurs avec lesquels et Sean Price Williams a collaboré en tant que chef-opérateur : Alex Ross Perry pour la direction d’acteurs et les frères Safdie pour le perfectionnisme visuel.

The Sweet East est une expérience déroutante, mais n’est-ce pas ce qu’on espère du cinéma en ces temps de morne plaine standardisée ? Laissez-vous tenter à l’instar d’une héroïne sans autre super-pouvoir que sa soif de découvertes.

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