Smooth Talk : La fin de l’innocence

En suivant assidûment les sorties vidéo effectuées par Carlotta, le cinéphile peut s’offrir un voyage à travers une certaine Histoire du Cinéma, ponctué par les (re)découvertes de grands classiques (Remorques le mois dernier) ou bien par celles de curiosités plus singulières dont peu de personnes ont entendu parler à l’instar de Smooth Talk, le film qui nous intéresse aujourd’hui, récit de coming of age adapté d’une nouvelle de Joyce Carol Oates et qui mérite amplement que l’on s’y attarde.

Sur le papier, Smooth Talk a tout de la chronique adolescente classique. Connie, 15 ans, n’a aucune envie de passer ses vacances d’été avec sa famille. Le manque de communication et de compréhension entre elle et ses parents est flagrant et sa grande sœur lui semble ennuyeuse et bien trop raisonnable. Préférant traîner avec ses amies au centre commercial et flirter avec les garçons, Connie joue à être une femme, prend conscience de son corps et s’éveille à ses désirs. C’est ainsi qu’elle attire l’attention d’Arnold Friend, jeune homme charismatique et mystérieux (‘’I’m watching you’’ lui dit-il) aux desseins ambigus…

Sur toute sa première heure, Smooth Talk déroule ainsi son programme sans heurts, sans vraiment surprendre tout en étant écrit et interprété avec une belle justesse, ménageant de jolies scènes entre Connie et sa famille, notamment sa grande sœur, rôle pas évident tenu par Elizabeth Berridge. Le tout reste baigné dans une atmosphère assez particulière puisque les thématiques abordées comme l’incompréhension entre enfants et parents et la présence du diner dans lequel Connie se rend le soir pour flirter avec les garçons rappelle l’Amérique des années 50/60 et ses grands films sur le sujet (La fureur de vivre, La fièvre dans le sang). D’ailleurs Smooth Talk ne fait pas grand-chose pour dissiper cette impression de temporalité non marquée puisqu’il ne s’inscrit jamais réellement dans une époque précise, enveloppant ses personnages dans l’atmosphère ouatée d’un été qui pourrait finalement être n’importe lequel : cela n’a pas d’importance puisque les émois adolescents restent les mêmes quoiqu’il arrive.

Saluons d’ailleurs la prestation de Laura Dern dans le rôle principal, offrant à cette exploration du désir adolescent une illustration parfaite. Oscillant entre attitude bravache feintant l’assurance et pudeur encore enfantine pas tout à fait encore consciente de ce qu’elle déclenche, Dern se montre complexe et pétrie de contradictions en incarnant Connie, toujours à mi-chemin entre l’envie de s’abandonner au désir et la peur de le faire.

C’est sur cette peur que Smooth Talk va jouer dans une dernière partie absolument déconcertante. Laissée seule à la maison car elle refusait d’accompagner sa famille à un barbecue, Connie reçoit la visite de Arnold Friend (Treat Williams, tout en fausse douceur et bienveillance), décidé à l’emmener faire une virée avec lui. Grand méchant loup soufflant à la porte de la maison de Connie, venu pour la convaincre de céder à ses désirs, Friend (l’ironie du nom n’échappera à personne) se montre d’autant plus inquiétant qu’il n’est jamais agressif. Doucereux, patient, parlant comme s’il connaissait intimement Connie, il lui murmure des mots déstabilisants afin de la convaincre de l’accompagner. Ce segment d’une bonne vingtaine de minutes, proprement angoissant par ce qui s’y déroule, fait basculer Smooth Talk dans une autre dimension. On est presque chez David Lynch (pas étonnant que Laura Dern rejoigne la galaxie du cinéaste pour Blue Velvet un après la sortie de ce long métrage), dans cette façon de faire venir l’inquiétant dans un monde qui nous est familier, dans cet onirisme nous faisant en permanence douter de la réalité de ce qui se déroule sous nos yeux. En laissant d’ailleurs la virée de Connie et de Friend hors-champ, la réalisatrice Joyce Chopra maintient l’ambiguïté sur la nature de cette rencontre : réalité ? Fantasme de la transgression ? Nous ne le saurons jamais mais le doute n’est pas permis : la fin de l’innocence est arrivée pour Connie et plus rien ne sera jamais comme avant. L’insouciance de l’adolescence ne dure qu’un temps, constat tragique mais inéluctable effectué ici d’une façon troublante mais franchement mémorable.

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