La Salle des profs : Vols, mensonges et vidéo

Carla Nowak est une enseignante très dévouée à ses élèves avec qui tout se passe à merveille. Plusieurs vols, en classe et en salle des profs, vont semer la zizanie dans l’établissement. La professeure se mue en enquêteuse et va apprendre à ses dépens que cela peut générer bien des remous, révélateurs des luttes de pouvoirs au sein d’un établissement. La Salle des profs d’Ilker Çatak est un film formidable, aussi virtuose que profond. Il sort sur nos écrans le 6 mars

Ilker Çatak, né à Berlin en 1984, ayant déménage à Istanbul à l’âge de 12 ans où il finit son lycée, est retourné en Allemagne où travaille sur des productions de cinéma allemandes et internationales. La première de La Salle des profs a eu lieu dans la sélection Panorama de la Berlinale 2023 où il a remporté le Prix des Cinémas Art et Essai. Il sera ensuite couronné de 5 Lolas : Meilleur Film, Meilleur Réalisateur, Meilleure Actrice, Meilleur Scénario Original, Meilleur Montage.

La thématique du milieu scolaire est l’une des plus récurrentes dans l’art audiovisuel, que ce soit en fiction (parfois inspirée de faits réels) ou en documentaire. Elle s’illustre par une extrême variété de registres, du comique burlesque au tragique existentiel, du réalisme le plus revendiqué à la caricature la plus échevelée. Inutile de rappeler les grands classiques qui ont parsemé l’histoire du septième art ; on peut simplement mentionner les exemples français contemporains, comme le plutôt réussi Un Métier sérieux de Thomas Lilti (2023), très centré sur la vie privée des enseignants, ou le futur Ducobu passe au vert d’Elie Semoun, dont la bande-annonce affligeante de médiocrité nous est infligée actuellement (quel chef d’œuvre d’humour et de subtilité que Les Sous-doués de Claude Zidi en 1980, et même sa séquelle, en comparaison des purges récentes et innombrables de  la comédie à la française !).

La Salle des profs met en avant Carla Nowak, nouvel exemple d’enseignante femme confrontée à l’hostilité dans la lignée de Michelle Pfeiffer dans Esprits rebelles (1995, John N. Smith) ou Hilary Swank dans Ecrire pour exister (2007, Richard LaGravenese). Ici, le schéma narratif est totalement inversé : l’ambiance de cours est idyllique, la classe de cinquièmes et leur professeur semblent s’épanouir dans une symbiose pédagogique assez bluffante. Certes, les relations entre collègues semblent moins idéales, mais un professeur est là pour ses élèves, n’est-ce pas ? Et peu importe les petites jalouseries mesquines des adultes moins charismatiques et investis, cliché récurrent de cet univers, ici traité avec nuance. Carla, interprétée avec brio par Leonie Benesch, n’est pas exempte de défauts, même si son intérêt pour les élèves n’est jamais démenti par le scénario. L’authenticité de ces derniers est rafraichissante : il faut dire que le réalisateur prenait trois quarts d’heure tous les matins sur le tournage pour parler avec eux. Le personnel, les enseignants comme la direction, n’est jamais caricatural : c’est le fameux « Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons » de Jean Renoir (La Règle du jeu, 1939) qui fait force de loi dramaturgique.

Malheureusement, l’événement perturbateur, les vols, aura un effet domino aux conséquences néfastes pour toute la communauté éducative. Le film prend alors, par l’enchainement effréné des événements suscités par la faute originelle, des allures de thriller oppressant. On passe l’essentiel de notre temps entre les quatre murs de l’établissement : d’ailleurs, le choix judicieux de ne pas montrer la vie privée de Carla Nowak l’emprisonne, d’une certaine manière, dans le collège. La mise en scène nous permet brillamment de circuler entre les différentes pièces (la salle des professeurs du titre, le bureau de la principale, la salle de rédaction du journal des élèves…) qui sont autant de lieux symboliques des forces en présence, chacune ayant ses intérêts propres et son agenda particulier. Le rythme est haletant, à la mesure de la poursuite de la vérité qui anime les protagonistes qui tentent de se dépêtrer de cette infernale toile d’araignée dans laquelle ils sont englués, ou plutôt de ce Rubik’s Cube aux métamorphoses incessantes. L’objet (qui évoque forcément aux amateurs de science-fiction un autre film oppressant, le Cube de Vincenzo Natali en 1997) est en effet utilisé dans le film, telle une allégorie de (l’impossible) révélation et de la réconciliation qui en découlerait.

Comme l’affirme Ilker Çatak, l’école est un miroir de la société, un microcosme dans lequel chaque individu, s’inscrivant ou non dans un collectif, cherche à montrer ses muscles dans la recherche de la vérité qui s’accommode le mieux avec ses biais. Ainsi, on assiste à une éprouvante réunion avec les parents d’élèves qui ont « envahi » la salle de cours de la professeure et sont prêts à la clouer au pilori (on ne saurait trop recommander le magistral Bad Luck Banging or Loony Porn de Radu Jude, Ours d’or au Festival de Berlin 2021, qui recèle une longue scène similaire). L’un des maux de l’époque pour qui veut déchiffrer le réel est la vitesse express avec laquelle beaucoup pensent s’informer : ainsi, les parents s’organisent en groupes WhatsApp et ont vite fait de prendre des partis et mesures sans réelle réflexion. De même, les élèves apprentis journalistes font peu de cas de la réalité des événements : ils sont déjà obsédés par la recherche du scoop, par l’exposition d’un bouc-émissaire, par la popularité manifestée par les ventes. Chacun est dans son couloir et défend les intérêts et préjugés du groupe auquel il s’identifie, matérialisant la polarisation manichéenne qui peut paralyser les réseaux sociaux. Aux flèches des Indiens et aux balles des gangsters a succédé la viralité explosive des avis qui sont autant d’entraves à la manifestation de la vérité et autant de péripéties narratives.

Nous recommandons sans aucune réserve La Salle des profs qui met en avant un casting très impliqué et d’une grande authenticité. A la fois thriller épatant et propos sur le monde contemporain d’une grande acuité, il est de plus époustouflant par sa mise en scène.

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