Remorques : C’est la mer qui prend l’homme…

Cinéaste célébré par Bertrand Tavernier dans son Voyage à travers le cinéma français, Jean Grémillon se redécouvre seulement aujourd’hui à travers une poignée de films nous donnant envie d’en voir encore plus de sa filmographie. Après L’étrange Monsieur Victor (disponible chez Pathé) et Le ciel est à vous (disponible chez Coin de mire), voilà que Carlotta s’ajoute à la fête en éditant Remorques en blu-ray pour la première fois, nouvelle restauration 4K à l’appui. On ne peut que célébrer l’événement même si on y ajoutera un léger bémol et il s’agit là du tout premier reproche que l’on fait à l’éditeur dans nos colonnes : l’absence de sous-titres pour sourds et malentendants (comme c’était déjà le cas dans leur coffret Poulet au vinaigre / Inspecteur Lavardin) est, en 2024, relativement impardonnable. Le reproche fait, passons au film.

Œuvre à la production houleuse (le tournage initié à l’été 1939 fut interrompu par la guerre et s’achèvera seulement en septembre 1941), Remorques est un nouvel exemple de merveille comme le cinéma français savait en produire. Grémillon à la mise en scène, Jacques Prévert au scénario et aux dialogues, Jean Gabin et Michèle Morgan de nouveau réunis à l’écran après Quai des brumes (dont la plus célèbre réplique peut être également entendue ici), Alexandre Trauner aux décors, Armand Thirard à la photographie, tous les ingrédients sont là pour faire du film un drame vibrant. Remorques nous conte donc l’histoire d’André Laurent, capitaine d’un remorqueur bravant régulièrement les tempêtes pour aider d’autres navires. Sa femme Yvonne lui dissimule sa grave maladie et le prie de prendre sa retraite mais André, en capitaine fidèle à son équipage et à la mer (‘’chaque marin a deux femmes, la sienne et puis la mer’’ entend-on dire au début du film) n’en a pas la moindre envie. Une nuit, il vient au secours d’un cargo et rencontre Catherine, la femme du commandant de bord. Les deux tombent follement amoureux et entament une liaison, pour laquelle André commence à perdre le goût de la mer et de sa vie d’avant.

D’une courte durée (1h24), Remorques surprend en laissant de côté le drame de son pitch pendant toute sa première partie. Celle-ci se concentre essentiellement sur André Laurent, sur le mariage ouvrant le film (et présentant tous les personnages) et sur le sauvetage effectué par le remorqueur. L’occasion pour Grémillon de s’attarder sur le quotidien de cet équipage et de livrer quelques plans de mer houleuse encore saisissants aujourd’hui. Quasiment personnage principal du film, la mer est celle qui emmène Catherine dans les bras d’André et l’éloigne de sa femme pour finalement constituer son seul salut à l’issue d’une fin (évidemment) tragique que nous tairons ici mais qui nous offre l’une des plus belles images que l’on a de Jean Gabin : André Laurent, trempé par la pluie de l’extérieur, pleurant au chevet d’une personne, ses larmes se mêlant à son visage déjà humide…

Profitons d’ailleurs de l’occasion pour dire une fois de plus combien Gabin était un immense acteur, au jeu bien plus subtil qu’on a bien voulu lui prêter quand, dans les dernières années de sa carrière, il faisait du Gabin en trimballant son aura de monstre sacré. Revoir des films comme celui-ci ou comme Des gens sans importance permettent de réaliser son talent, à la palette d’émotions et de nuances bien plus subtiles qu’il ne voulait bien le laisser paraître au premier abord. C’était un acteur d’une retenue admirable, rendant d’autant plus bouleversantes les scènes où les fêlures de ses personnages apparaissaient. Face à lui, Michèle Morgan et Madeleine Renaud ne sont pas en reste, l’une émouvante en maîtresse rêvant d’une autre vie, l’autre bouleversante en épouse aimante, condamnée à être dans l’ombre d’une mer incontrôlable qui la prive de son mari.

La romance et la passion unissant André Laurent et Catherine n’interviendra donc que tardivement dans le récit, peut-être un peu trop d’ailleurs pour qu’elle soit entièrement convaincante ou, tout du moins, que l’on parvienne totalement à s’y attacher. Car la longue scène de séduction entre les deux, à la fois admirablement dialoguée et merveilleusement mise en scène (avec un délicat jeu sur les ombres au moment où les deux vont se mettre au lit) reste un modèle du genre, exprimant beaucoup d’émotions sur un temps resserré, dessinant parfaitement les personnages et leurs émotions. Si l’on est donc en droit de préférer d’autres histoires d’amour écrites par Prévert (Quai des brumes, Les enfants du Paradis), on peut difficilement bouder le drame de cette folle passion amoureuse que Grémillon filme avec un souffle tragique déchirant, laissant les caprices de la mer se mettre en parallèle des destins de ses personnages, signant là définitivement un grand drame, à ne louper sous aucun prétexte.

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