Fargo – Saison 5 : « Until you go someplace, you can’t come home. »

Rares sont les séries adaptées d’un film à être de grande qualité, souvent prétexte facile pour les diffuseurs de gagner de l’argent sans pour autant chercher à faire quelque chose d’artistiquement qualitatif. Fort heureusement, et malgré toutes nos craintes, Noah Hawley a fait de Fargo l’un des bijoux de cette catégorie en plus de l’une des meilleures séries anthologiques existantes, s’inscrivant dans le parfait héritage du cinéma des frères Coen tout en affirmant sa propre personnalité, livrant au passage des personnages et des séquences appelés à rester dans les mémoires. Pendant un moment, nous avions cru que la saison 4, plus fraîchement accueillie que les autres (elle qui avait le mérite de tenter quelque chose de différent), serait la dernière. Dieu merci, Noah Hawley a rempilé pour une cinquième saison, trouvant l’inspiration parfaite, renouant alors avec les sommets d’écriture et de noirceur des deux premières saisons de la série. Nous n’allions pas manquer ça.

Cette nouvelle saison comporte deux points à souligner de prime abord : il s’agit de celle entretenant le plus de similitudes avec le film original (kidnapping de femme, mari vendant des voitures et meurtre à la hache filmé exactement de la même manière que celui de Steve Buscemi par Peter Stormare) et il s’agit de celle se déroulant le plus près de notre propre époque, en 2019. Les similitudes sont évidemment là pour que Noah Hawley (scénariste ou co-scénariste de tous les épisodes) en joue, le kidnapping transformant Dorothy Lyon, celle que l’on prenait pour une simple femme au foyer, en tigresse, se débattant farouchement contre ses agresseurs jusqu’à une séquence de violence dans une petite supérette de station-service où elle fait preuve d’une ingéniosité et d’un sang-froid à toute épreuve. Et pour cause : Dorothy fuit un passé brutal, durant lequel elle fut mariée à Roy Tillman, shérif cruel et abusif faisant régner sa propre loi sur ses terres, se moquant bien du gouvernement fédéral, prônant le libertarisme et vendant des armes à une milice privée qu’il entretient. Un pur produit de l’Amérique de Trump, fièrement accroché à des valeurs stupides et rétrogrades, se parant d’une couverture de vertu et de destinée à accomplir pour justifier ses actes de violence.

Jamais Fargo n’aura été aussi politique et aussi féministe (on y parle également de charge mentale), dénonçant avec vigueur la violence et la bêtise du patriarcat, opposant à la brutalité de Roy Tillman l’intelligence froide et calculée de Lorraine Lyon, la riche et influente belle-mère de Dorothy. Car depuis qu’elle a fui son premier mari, Dorothy en a rencontré un nouveau, Wayne, avec lequel elle a eu une fille. Et c’est au nom de cette famille, de cet amour et des combats qu’elle a dû mener pour arriver enfin à cette paix intérieure que Dorothy va sortir les armes…

Evidemment, l’engagement plus politique de cette saison ne l’empêche nullement d’être hautement divertissante et de toujours contenir les éléments habituels : de la noirceur, de l’humour absurde, des personnages décalés aux noms et aux looks improbables (mention spéciale à Sam Spruell en Ole Munch, terrifiant à souhait avec sa logique implacable), une touche de fantastique (introduite par un flashback déconcertant au cours d’un épisode) et surtout une écriture à la mécanique impeccablement huilée, utilisant un simple événement pour faire basculer le destin de ses personnages. Cet événement déclenché, tout ne peut que se mettre en marche, jusqu’à l’inéluctable.

En resserrant l’intrigue sur une poignée de personnages et en choisissant de faire de son antagoniste un vrai sadique, totalement dénué de grotesque comme avaient pu l’être les précédents de la série, Fargo livre sa saison la plus noire, la plus violente mais aussi la plus émouvante. Car le parcours de Dorothy est bouleversant, jeune femme confrontée très tôt à la violence des hommes, mariée trop tôt, brutalisée, abusée qui a trouvé en elle le courage de fuir, la force de se reconstruire après, de se donner la chance d’aimer et de se créer un foyer rempli de tendresse et de bonheur, ne laissant pas sa rencontre avec Roy déterminer le reste de sa vie. Alors, comme toute tigresse (le titre d’un des épisodes), quand son foyer et sa famille sont menacés, elle va sortir les griffes, se battre et malmener ses ennemis qui l’ont tous sous-estimée car qui penserait que ce petit brin de femme tout frêle à l’air innocent peut être capable d’une telle violence et d’une telle volonté ? Dans la peau de ce très beau personnage (dans lequel beaucoup de femmes pourront hélas se reconnaître, en espérant que cela leur donne de la force, du courage, de l’espoir et du réconfort), Juno Temple trouve le meilleur rôle de sa carrière, surprenant par le grand écart permanent de son infinie tendresse et de sa volonté de fer, décidée à ne plus les laisser les fantômes du passé l’attirer à elle.

Une fois de plus dans la série, le sens du casting est à saluer puisque si Temple fait des merveilles, elle est franchement bien entourée, notamment par un Jon Hamm terrifiant, prêtant son charisme à Roy Tillman pour en faire une sacrée ordure, embrassant toute sa noirceur quand Jennifer Jason Leigh s’éclate en business-woman impitoyable, partageant bien plus de points communs avec sa belle-fille qu’elle ne veut bien se l’avouer. Joe Keery, Richa Moorjani, Lamorne Morris, Dave Foley, David Rysdahl et Sam Spruell complètent avec talent le casting d’une saison remarquable à tous les niveaux, sachant être inattendue (Wayne Lyon, touchant de candeur et attendrissant d’amour) tout en nous offrant au bout de ses dix épisodes une conclusion farouchement satisfaisante s’effectuant sur deux niveaux. D’abord, le destin réservé au personnage de Roy Tillman, que nous tairons ici bien évidemment mais qui nous offre une belle satisfaction. Et puis ensuite la toute fin de la saison, se déroulant en toute simplicité autour d’un dîner durant lequel Noah Hawley affirme la puissance de l’amour face à la violence. Quelques lignes de dialogues, quelques personnages réunis autour d’une table et l’émotion affleure, les larmes que l’on retenaient depuis le début de la saison (le suspense ne nous laissant guère le temps de souffler) peuvent enfin couler en toute sérénité. Noah Hawley étant parti travailler sur la série Alien, on peut d’ores et déjà le dire : si Fargo s’arrête ici, sur cette séquence, alors elle frôle la perfection. On vous a dit que c’était une série remarquable ?

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*