Un linceul n’a pas de poches : « Je ne vais pas essayer de dire la vérité, je vais la dire. »

Agrandissant régulièrement son catalogue de titres issus de la filmographie de Jean-Pierre Mocky, ESC Editions nous a gâté en fin d’année dernière en sortant en Blu-ray et DVD Un linceul n’a pas de poches, réalisé en 1974 par le plus râleur des cinéastes français. Adapté d’un excellent roman noir écrit par Horace McCoy (essentiellement connu pour On achève bien les chevaux), Un linceul n’a pas de poches s’avère fidèle aux propos que McCoy tenait en 1937 et dans lesquels Mocky, qui a toujours aimé fustiger la société bien-pensante, ne pouvait que se reconnaître. Et si Mocky débarrasse le film du style sec propre au roman noir (la dernière phrase du roman de McCoy nous hante encore), c’est pour mieux le faire basculer dans une dimension où il ne peut s’empêcher d’apporter des touches d’étrangeté bien à lui à ses personnages. En résulte une œuvre tout à fait singulière dans sa filmographie, seul de ses longs métrages à dépasser les deux heures.

Le film suit le parcours de Michel Dolannes, journaliste lassé de ne pas pouvoir écrire ce qu’il veut, se battant inlassablement pour la liberté de la presse. Mais son journal, appartenant à un grand groupe, refuse bien évidemment que certains articles salissent ses propriétaires ou ses actionnaires. Alors Dolannes démissionne et entreprend de créer un journal hebdomadaire totalement indépendant où il pourra enfin révéler au public les saloperies des puissants : un scandale sportif, un médecin avorteur ayant tué certaines de ses patientes, un maire pédophile… Dolannes n’a aucune limite et s’attire très vite des ennemis de tous les bords tant il tire sur tout ce qui bouge sans sommation et sans ménagement…

Mocky a beau ne pas être un acteur extraordinaire (et Dolannes aurait mérité quelqu’un avec plus de charisme et de finesse pour l’incarner), on comprend aisément pourquoi il s’est confié le rôle principal du film tant le personnage semble être en accord avec lui-même. Le film fustige tout le monde, essentiellement les partis politiques et les petits bourgeois, tous ceux magouillant et pourrissant l’existence des autres dans le seul but d’améliorer la leur. Mocky n’affiche ici qu’un seul respect : celui de la liberté de la presse. Que les ordures commettent des saloperies, c’est entendu, Mocky n’attend d’ailleurs rien d’autre d’eux, lui qui les a si souvent épinglés. Mais qu’ils s’en sortent sans que la vérité les concernant n’éclate au grand jour, voilà bien ce qui faisait rager McCoy autant que Mocky.

Comme souvent avec le cinéaste, le discours est bien plus intéressant que la forme. Paradoxalement, alors que le roman se lit quasiment d’une traite, Mocky fait ici traîner quelques longueurs et prend le temps de développer ses personnages avec un sens toujours aussi inné de la bizarrerie, comme cette bourgeoise frustrée sexuellement, cet homme de main qui se masturbe dès qu’il peut (même à l’arrière d’une voiture en présence de ses collègues !) ou ce magistrat clamant à son beau-frère obsédé qu’il leur faut ‘’baiser dans l’honneur’’. Comme d’habitude, la richesse vient des seconds rôles, que Mocky choisissait avec talent, n’hésitant pas à ridiculiser ses acteurs. Ici, Jean-Pierre Marielle, Michel Serrault, Jean Carmet, Michel Galabru, Michel Constantin, Sylvia Kristel, Michael Lonsdale ou encore Daniel Gélin se prêtent au jeu avec une certaine gourmandise, donnant vie à un univers terriblement proche du nôtre tout en étant étrangement décalé.

On pardonnera volontiers à Mocky ses trous dans le rythme, son propre jeu pas toujours convaincant et sa misogynie à peine voilée (hélas déjà présente dans le roman, le personnage principal féminin étant franchement mal écrit) pour essentiellement saluer l’aspect frondeur d’une œuvre qui ne se cherche pas d’excuses et que personne à l’époque de sa sortie n’avait su comment accueillir puisqu’elle tapait à peu près sur tout le monde. Loin de donner à Dolannes l’image d’un parfait chevalier blanc (sa quête de vérité est essentiellement montrée comme une affaire d’orgueil, celui d’un homme dénonçant la corruption des puissants à défaut de faire partie de leur caste), Un linceul n’a pas de poches demeure encore aujourd’hui l’un des plus vibrants plaidoyers pour la liberté de la presse qui soit, un film noir et féroce dont on vous conseille également la lecture du roman.

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