Les Feuilles mortes : Amour déclassé

A Helsinki, capitale de la Finlande, on se lève, on part travailler, puis boire un coup avec son collègue au bar du coin. On vit, mais de manière désincarnée. On tue le temps. Et puis un beau jour, malgré cette absence de sentiment et d’émotion, deux regards se croisent lors d’une énième séance miteuse de karaoké. Si le temps s’était déjà arrêté il y a bien longtemps, il semble ici totalement figé. Chez Aki Kaurismäki, une femme et un homme se rencontrent pour vivre une histoire assez banale, dans un présent aux allures de passé. En bref, c’est une histoire banale, sur des travailleurs lambda.

C’est une histoire d’amour bercée par la radio qui annonce quotidiennement la guerre en Ukraine, mais aussi les renvois successifs des deux personnages.

Les Feuilles mortes est en quelque sorte une ode à la normalité, tout en mettant en avant une précarité trop invisible. On peut croire qu’il s’agit d’une histoire d’amour dans une ville tout droit sortie des années 60-70, dans laquelle les habitants, tellement usés par l’idée même de vivre, semblent dénués de toute forme de vie. Il n’y a aucune expression sur leur visage, et leurs phrases sont plates : ça donne une drôle de sensation, et parfois du comique tant tout semble complètement absurde et décalé. C’est certainement l’histoire de personnes bloquées dans l’obscurité, dans des bars miteux entre deux lumières vives : l’esthétisme particulier du film nous plonge directement dans les peintures de l’artiste Edward Hopper, pour ceux qui connaissent. Les murs bleu pastel des appartements, les scènes dans les petites cuisines sont comme des petits tableaux. Ce sont de véritables plans qui capturent ces moments du quotidien. Il ne se passe pas grand-chose, tous les jours défilent et se ressemblent. Ce qui est intéressant, c’est que la relation naissante entre Ansa et Holappa ne viendra pas chambouler le côté morne de la vie : la relation amoureuse se vit au quotidien, comme une sympathique plus-value. 

Malgré cet aspect mécanique déconcertant et flottant tout du long, surgit du dernier Kaurismäki une sorte de poésie. C’est l’art de montrer tout en douceur et avec efficacité une histoire banale mais belle. Pourtant, il faut avouer que Les Feuilles mortesmalgré son esthétisme particulier et son interprétation – reste une œuvre assez figée. Elle ne raconte pas : elle se laisse regarder, parfois avec un certain ennui. Logique, donc, que ce qui ne semble le plus attractif ici soient les défis sociaux auxquels les deux personnages font face. Dès le début, Ansa se fait virer comme une malpropre après avoir mis dans son sac un gâteau périmé, qui aurait fini à la poubelle. Pour elle, il s’agit de subsister. Pour son patron, même si le gâteau est invendable, Ansa est fautive, bien qu’elle travaille normalement.

Étonnamment, on aurait aimé voir plus de séquences de travail, car oui, le travail semble être la pierre angulaire de la vie des deux personnages. Qu’il s’agisse de travailler dans un supermarché, sur un chantier ou dans un bar, Ansa et Holappa font face aux difficultés du monde, qui les persécute tant pour leur tare que pour leur volonté de survivre. On pourrait reprocher au réalisateur un scénario trop prévisible, trop simple : Toutes les petites difficultés rencontrées par les deux protagonistes sont résolues en clin d’œil. Il suffit de quelques plans pour que le personnage alcoolique jette ses bouteilles et soit sobre, sans aucun problème. C’est en réalité un atout majeur du film : il nous fait voyager dans une autre époque, dans une autre atmosphère dans laquelle tout se résout rapidement, sans pour autant supprimer la gravité des problèmes. Les séquences ne tergiversent pas, elles se suivent et se résolvent comme on aimerait que cela se produise réellement. Les Feuilles mortes est une sorte de pansement sur la réalité.

Alors face à la dureté du monde, il demeure l’absurde. Il faut avouer que les meilleures séquences demeurent celles durant lesquelles le cynisme touche à son paroxysme, accompagné de l’absurdité. Ça marche d’autant plus que l’absurde a véritablement des airs de réel chez Kaurismäki, et nous renvoie donc à notre propre manière (absurde) de fonctionner. Ansa jette comme par automatisme un petit plat réchauffé tout droit sorti du micro-onde comme s’il était par nature immangeable, tandis que Holappa jette ses cigarettes toujours au même endroit. Des gestes aux conversations, c’est bien l’absurde qui règne : Ansa dit assurément être de la famille de Holappa lors d’une visite à l’hôpital, mais elle dit ne pas connaître son prénom. C’est dire ce que l’on fait ou que l’on exprime de stupide pour bouleverser notre quotidien…

Alors finalement, un amour aussi banal ne peut que nous réchauffer le cœur : preuve en est que face aux comédies romantiques qui mettent particulièrement en avant les attributs féminins (coucou Tout sauf toi), un peu de normalité autant que de poésie ne fait pas de mal. Rien n’est plus beau que de voir les regards des deux personnages, bien plus parlants. Les Feuilles mortes est une petite parenthèse appréciable qu’il est nécessaire de voir.

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