La Voie royale : Prépas déloyales

Que se passe-t-il réellement dans le monde obscur et pédant des classes préparatoires ? En quoi consistent-elles ? La Voie royale de Frédéric Mermoud sorti en Août dernier (et disponible en vidéo depuis décembre chez Pyramide) est un compromis entre réalisme pointant les différences de classe et gros clichés les soulignant : difficile de narrer de manière objective, de représenter le plus universellement possible l’expérience de la prépa : elle est subjective. Il faut pourtant avoir en tête que les classes préparatoires ne tordent pas le cou aux clichés, bien au contraire. C’est par exemple le cas des différences de classes sociales, différence que Sophie Vasseur, fille d’éleveurs, ressent lorsqu’elle intègre une prépa scientifique. Le but est simple : passer deux années à plancher sur les exercices les plus complexes pour passer des concours et tenter de rejoindre une grande école. Dans cet univers impitoyable est difficilement compréhensible pour ceux qui ne maitrisent pas la langue mathématique,  Il y a cette possibilité la voir comme un art, peut-être comme une mélodie qui ne peut pas être entendue par tous. Durant ce film, il s’agit non pas de travailler sur les mathématiques, mais sur les différences de classe, sur le complexe de Sophie, comme son talent.

La première séquence dévoile déjà tout ce qu’il y a à savoir: c’est une représentation du personnage principal. Sophie est filmée de dos, marchant de manière plus. On ne voit pas encore son visage, mais ce qui est sûr, c’est que la lumière naturelle la frappe. C’est presque un contre-jour qui nous propose le personnage : c’est surtout une manière de nous faire comprendre que si Sophie navigue entre les animaux de sa ferme, elle continuera de recevoir la lumière dans son élevage ou dans les classes. Dès le début, elle est destinée à réussir.

A chacun ses références cinématographiques, mais La Voie royale, par son esthétisme et le choix du réalisateur de cadrer son personnage féminin au centre de la caméra, ressemble en partie au fameux Grave de Julia Ducournau. Bien que le film ne soit pas du même genre que Grave, on peut voir des similitudes entre les deux films. Les deux œuvres proposent un personnage féminin en proie à ses études. Certes, ici on ne parle pas de cannibalisme, mais les différences de classe peuvent s’en rapprocher. Les prépas sont remplies de personnes venant d’une classe sociale privilégiée, tandis que ceux qui viennent d’une classe moins favorisée abandonnent plus rapidement, face aux réussites et moqueries des autres : la prépa est une sorte de jungle où règne la loi du plus fort. Sophie se distingue pourtant des autres par son caractère bien trempé, par son milieu social ou sa famille. En bref, un schéma qu’on connait déjà, mais pas très exploité dans le cinéma français.

A l’inverse, nombre de films sur les études supérieures ont afflué ces dix dernières années. Alors, en quoi La Voie royale se distinguerait-il des autres ?  

Les histoires comme les personnages auraient mérité à recevoir autant de lumière que Sophie : c’est par exemple le cas du personnage de la professeure jouée par Maud Wyler. On a tout simplement envie de la connaitre un peu plus, de tenter de comprendre cette froideur qui se transforme à la fin de l’année en un réconfort étonnant (elle offre des shots d’alcool à ses étudiants qu’elle a maltraité toute l’année). On aurait aimé voir plus de sa relation professeur- étudiant avec Sophie. Il en est de même pour le frère de Sophie : il est à la fois content pour elle, à la fois contrarié. L’histoire de son agression aurait pu être bien plus détaillée, pour mieux servir l’histoire générale. C’est une petite parenthèse qui vient juste dire : regardez, un autre indice pour vous faire comprendre que tout n’est pas tout noir ou tout blanc. On ne sait plus rien de cette histoire dès lors que Sophie se morfond dans son lit. 

C’est tout aussi perturbant que l’œuvre de Frédéric Mermoud tombe parfois dans l’exagération pour souligner l’importance des différences de classe dans les classes préparatoires : la scène durant laquelle les étoiles arrivent (la promotion de deuxième année) et prennent la parole pour humilier les étudiants boursiers est pétrie de phrases forcées. Dans la réalité, les piques allant à l’encontre des moins aisés sont plus insidieuses, à moins que les préparationnaires scientifiques soient aussi bourrus que ce que l’on veut nous faire croire. Finalement, ce qui est le plus intéressant ici, c’est l’illustration de la fracture sociale qui apparait peut-être de manière secondaire, mais qui est tout de même abordée à travers tout un tas de petites choses : c’est la manière dont on s’adresse à Sophie, ses discussions avec Diane ou encore le vécu de ses parents. Tout simplement, Sophie n’a pas le droit à l’erreur : les études coûtent bien trop cher, et ses parents ont misé sur elle. Diane, quant à elle, peut se permettre d’abandonner pour se lancer dans le théâtre… ce qui n’est pas donné à tout le monde !

Ce qui est donc assez étonnant avec l’œuvre de Frédéric Mermoud, c’est qu’elle entretient autant les clichés assez faux qu’elle décortique avec virtuosité d’autres stéréotypes, que l’on a sincèrement pas vu venir. En tant que spectateur, il est très dur de mettre de côté ses croyances. Alors, quand le réalisateur propose une Sophie qui – d’un coup, d’un seul – s’insurge à l’écoute des propos de Diane (de type « les gilets jaunes, ces gros losers beaufs et peu éduqués aux problèmes écologiques et économiques »), c’est assez agréable de voir qu’un peu de nuance est apportée : le réalisateur ne réduit pas un type de personne à une seule et unique idée. Ici, le propos n’est pas si politique : c’est surtout montrer que les éleveurs peinent à vivre des leurs revenus. C’est bien ça, le sujet principal pour les éleveurs, et non de se demander quelles études leurs enfants peuvent faire, et refaire (comme Diane). En soi, La Voie royale est un film intéressant sur les classes préparatoire, qui aurait pu s’attarder bien plus sur certains points, comme le sujet abordé par Sophie lors de son examen d’entrée aux grandes écoles. C’est presque un sujet fait pour un autre film.

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