Nuit noire en Anatolie : Au cœur des ténèbres

Ishak est un homme solitaire vivant chichement de son luth en boîte de nuit. Devant retourner dans son village au chevet de sa mère, il doit faire face à la tragédie qui a provoqué son exil. Nuit noire en Anatolie, le film crépusculaire de Özcan Alper, sort sur nos écrans le 14 février 2024.

Il s’agit du quatrième long métrage en salles de Özcan Alper. Son premier, Sonbahar (2007), a remporté près de 40 prix ; son deuxième, Le Temps dure longtemps (2011), a été présenté au 36e Festival international du film de Toronto ; son troisième, Souvenirs du vent est sorti en 2013. Le Festival des Troubadours est lui apparu sur Netflix en 2022. Özcan Alper est soucieux de montrer, voire de dénoncer, l’état actuel de la société turque. Constatant l’émergence du totalitarisme (et pas seulement dans son pays), l’autoritarisme du pouvoir en place et la montée du racisme (Mein Kampf d’Hitler se vend très bien), il s’inspire de faits réels, tels que la mort d’un journaliste tué en pleine rue ou la disparition d’un étudiant dans une ville aux relents fortement nationalistes, pour bâtir son intrigue.

Celle-ci se déroule dans une petite ville de montagne en Anatolie (le titre ne peut que rappeler le merveilleux Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan, sorti en 2011, dans lequel il est aussi question de trouver un corps). Le microcosme dépeint est assez caricatural, bien que réaliste semble-t-il, tant l’exaltation du virilisme y fait force de loi. Toute sensibilité est proscrite dans cet Eden patriarcal où la chasse est sacrée, où la vie importe peu, où l’alcool et le sexe sont les seules occupations auxquelles on se livre et qui relient les hommes entre eux dans leurs beuveries nocturnes émaillées de plaisanteries grivoises sur les tailles des uns et des autres. La féminité (dont les représentantes sont reléguées au rang de figurantes) et la tendresse apparaissent timidement et fugacement, au risque du châtiment. Le spectateur étouffe dans cet environnement qui vous enferme en plein air dans son climat nauséabond. De fait, l’empathie est forte à l’égard des marginaux Ishak et Ali, les musiciens avides d’échappée et amoureux de la nature (on retiendra une très belle scène de baignade, purgeant les âmes tel un nouveau baptême). Au royaume des brutes avinées, on pressent que leur destin ne peut être que tragique.

Özcan Alper ne veut rien dissimuler, quitte à aborder de front l’extrême violence qu’il souhaite révéler dans une société où les tabous sont légion. Il s’agit de prendre aux tripes, de déciller les yeux d’un public trop habitué aux produits formatés et lénifiants. Son film évoque énormément l’excellent Burning Days de Emin Alper, sorti en France en 2023 : l’Anatolie, la violence masculine, le cratère allégorique…Ce qui est enfoui, comme l’existence de l’homosexualité, doit le rester ; s’il le faut, expéditions punitives et exécutions sommaires scelleront l’oubli de l’affront aux mœurs et aux traditions. Cela est illustré par la fable de Hasan le nomade disparu, rare moment d’écoute apaisée au sein de l’histoire. La différence majeure du film d’Özcan par rapport à Emin tient à la structure narrative. Dans Nuit noire en Anatolie, on assiste d’abord à une ellipse de sept ans après une première scène in medias res et aux plans très rapprochés. La diégèse aborde le point de vue d’un Ishak effondré de remords et adopte unestructure parcellaire à coups de flashbacks. Ces touches impressionnistes génèrent plus de frustration que d’engouement, même si cela ne nuit pas à la compréhension globale des enjeux.

Du coup, la caractérisation est peu aboutie, à l’exception des deux magnifiques personnages principaux incarnés par Berkay Ates (Ishak) et Cem Yigit Uzümoglu (Ali). Ce qui relie les protagonistes est la thématique du deuil : celui des proches bien sûr, mais aussi celui des ambitions, de l’espoir d’une déviation dans le voie si corsetée des projets avortés. Le récit revêt ainsi des atours universels et existentiels. Il y a une multiplication de scènes où l’action consiste à tourner en rond, à rechercher l’inaccessible, à fouiller l’insondable : Ali cherche un animal, son père erre hagard dans les bois, Ishak en proie aux cauchemars est aimanté par la fosse… L’atmosphère à la fois mélancolique, contemplative et poétique qui en découle désarçonne et charme le spectateur.

Nous recommandons Nuit noire en Anatolie à toutes les personnes désireuses d’une expérience, certes assez éprouvante, mais aussi éclairante sur l’état du monde et envoûtante par sa tonalité et son interprétation.

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