Rose petite fée des fleurs : Envole-moi dans ta sublime odyssée

Rose est une menue et solitaire fée. Si elle rêve de partager son quotidien avec une âme sœur, elle se montre bien trop timorée pour tenter d’aventureuses rencontres. La rencontre du papillon Satin va bouleverser ses habitudes et sa vision du monde. De savoureuses péripéties s’annoncent… Rose petite fée des fleurs, de Karla Nor Holmbäck et présentée en section Contrechamp au festival d’Annecy 2023, nous invite au voyage le mercredi 14 février.

Karla Nor Holmbäck qui a suivi une formation de réalisatrice de films d’animation à l’Ecole Nationale du Cinéma, au Danemark, s’est illustrée dans moult contenus pour enfants : séries télévisées, jeux vidéo, construction d’univers (worldbuilding), illustration de livres pour enfants…Le métrage est tiré de la série de livres danoise Roselil og hendes venner de Josefine Ottesen (1994) dont l’univers Sommerland fascinait la réalisatrice au cours de son enfance. L’hommage audiovisuel que constitue cette adaptation est à la hauteur de la fascination qu’elle éprouvait. Ce chronotope où la magie est teintée d’humour, où l’aventure se mue en jeu, est sublimement mis en images. Les magnifiques couleurs célèbrent une atmosphère de conte sylvestre : on songe au sublime court Somni de Sonja Rohleder inclus dans le programme anthologique d’animation Les Tourouges et les Toubleus (du nom d’un des courts) sorti en 2023. Les sens sont sollicités avec bonheur dans cette épiphanie baudelairienne où l’on adorerait dévorer les savoureuses tartes aux myrtilles ou être éblouis par les elfes argentés. On retiendra un passage virtuose de fantasy au cours d’un banquet avec des divinités diaphanes. On appréciera également l’humour langagier qui jaillit souvent avec bonheur par des jeux de mots simples, (tel un « filer dard-dard » prononcé par l’abeille entre multiples illustrations) mais parfaitement au diapason de la tonalité générale du métrage, à destination d’un large public mais soignant tous ses aspects. Les chansons ponctuent le film à des moment-clés liés notamment aux étapes de certaines recherches et charment le spectateur immergé dans une ambiance envoûtante. À noter la qualité de la version française: Elsa Moussié en Rose et Luce Ledun en Satin notamment sont formidables.

Dans un univers où le bestiaire animalier propose une grande variété dans la part d’humanisation des créatures, l’accent est mis sur les personnages féminins qui forment le duo principal. Le thème est celui de l’éclosion de l’amitié, de la gestion émotionnelle de ses soubresauts, de l’acceptation des différences dans la posture adoptée face à l’environnement entre prudente retraite souterraine et insouciante exploration de l’inconnu. Satin, le papillon bleu, a déjà ses ailes, Rose doit trouver les siennes. Ce duo antithétique évoque autant les classiques buddy movies que les comédies romantiques (difficile en effet de ne pas ressentir un léger titillement crypto-gay à la vue de cette idylle papillo-féérique). Les dilemmes auxquels se retrouve confrontée notre héroïne sont classiques mais traités avec originalité: ce n’est pas elle qui va au-devant du danger, mais sa compagne Satin. Au courageux désir d’aventures de cette dernière, Rose préfère de loin le douillet repli dans sa fleur. La beauté réconfortante du monde floral est aussi une sorte de piège, comme si les doux parfums avaient le pouvoir d’endormissement des lotus des Lotophages de L’Odyssée d’Homère. Dépassement de soi, rédemption, sacrifice, on retrouve aussi les codes des shonens : un héros ne se terre pas dans un trou de souris !

Le couple qui y vit, situé sous le rosier de Rose, Monsieur Souris et Madame Souris incarnent respectivement les valeurs traditionnelles et le confort d’un ventre bien rempli. Comme chacun le sait, l’Enfer est pavé de bonnes intentions. C’est ce qu’incarnent ces parents de par leur obsession à assurer un avenir conjugal à leur fils Gustave mainte fois éconduit et leur empressement à recruter manu militari une Rose qui perdrait son aérienne liberté chérie au profit d’un bonheur marital bien que souterrain. On peut bien sûr y voir une illustration amusante de l’injonction du mariage (et au maître Ozu) et du peu de choix dont disposent les jeunes filles « élues ». C’est aussi le risque de l’infamante récréantise qui se présente : la perte de toute volonté héroïque dissoute dans l’univers douillet des tourtes délicieuses. Est aussi pointée la question de la grossophobie, du poids de l’apparence : comme Gustave, Frida (qui eut chanté There’s Something Going On dans une autre existence) est rejetée en raison de ses formes.

Dans le film est privilégiée l’opportunité pour chacun de trouver sa voie, d’éviter l’impasse de l’impuissant ressentiment. Ainsi, en ce qui concerne les antagonistes majeurs ou mineurs, le même parcours prime : d’opposants à adjuvants, la lucidité bienveillante triomphant du recours à la violence sans issue. La Troll de pierre, esseulée et pétrie de douleur pense échapper à son isolement par une version pervertie de l’ami imaginaire, par la pétrification de l’autre, sa réification, scellant sa perte d’humanité et d’empathie sur l’autel d’un narcissisme sclérosant. Tonnerre, le Troll de la forêt et son compère Maître Hibou apparaissent plutôt comme des comic relief que comme des apparitions menaçantes. On joue sur les clichés avec un oiseau à la vue peu claire et à la sagesse peu assurée. La violence laisse place à une inventivité humoristique qui dénoue les situations les plus périlleuses. Ainsi, des scènes a priori angoissantes, voire terrorisantes, comme le fait d’être la prisonnière engluée d’une toile d’araignée prend des tours drolatiques par la trouvaille d’une myopie chez le prédateur. Du coup, notre arachnide si souvent synonyme de danger extrême de dévoration, de Maya l’abeille au Seigneur des anneaux, en perd toute crédibilité.

Rose petite fée des fleurs est un enchantement qui ravira toutes les générations. Ce récit d’une amitié, d’une aventure, d’un envol, séduit par son visuel, son humour, sa générosité qui ne vire jamais à la mièvrerie.

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